1 mai 2008

Le chantier

Entre le jour où nous avons accosté sur les quais de Navi Bois et aujourd'hui, nous avons changé deux fois d'emplacement sur le chantier. On est en ce moment sur un terrain juste en face de l'atelier. Cet espace doit faire quelques 400 m², avec une cinquantaine de bateaux sur cales. Cela nous demande juste quelques pas de plus pour aller demander conseil à Guillaume, propriétaire et patron des lieux.
Guillaume me fait penser à Jacques Brel. D'abord par son physique de grand escogriffe, mince et droit, mais surtout par sa personnalité : talentueux dans son art, généreux dans son âme, et professionnel dans son métier. A chaque fois que nous avons eu un souci ou une idée de réalisation, Guillaume nous a accompagnés avec une disponibilité, une gentillesse et une adaptabilité à notre mode de bricolage (= une rénovation très petit budget) qui m'ont toujours impressionnée, alors que le corps de métier de Navi Bois, c'est plutôt la création de magnifiques réaménagements de boiseries intérieures, équipets sur mesure, carrés marquetés, ébénisterie marine de haut vol. On peut dire sans emphase que Guillaume a été notre pilier de conseils avisés sans lequel on n'aurait pas pu faire grand chose. Il est vrai que nous ignorions tout, ou presque, de la rénovation de bateaux. Et tout, dans les chantiers nautiques, est non seulement hautement spécifique, complexe, mais aussi souvent hors de prix. Cela tient aux pièces et aux matériaux propres à l'industrie nautique. Il faut donc composer, trouver des solutions de fortune en remplacement de la pièce d'usine sur mesure, s'appuyer sur ce qui dans l'existant peut encore faire l'affaire, consolider par diverses astuces, éliminer ce qui est définitivement cuit, rajouter ce qui fait défaut. Ainsi avons-nous découvert, pèle-mêle, la magie du Sikaflex, la poisse de l'électrolyse, les secrets de l'étanchéité, le Mastinox, le WD 40, le rivetage ou encore la face cachée de la meuleuse d'angle.
Sur le chantier, on essaie de s'entraider. Le mode de fonctionnement est somme toute assez atypique : chacun loue un emplacement pour son bateau et vient travailler à son rythme, en faisant ou non appel aux équipes de Navi Bois. Tous les protagonistes ont des projets plus ou moins ambitieux, amorcés depuis plus ou moins longtemps. Il y a Cédric, qui vient de Suisse, et qui prévoit de partir 5 mois sur son Diam (modèle peu connu) pour rejoindre la Bretagne. Nous avons vécu ensemble les joies du démâtage : mêmes angoisses, mêmes obligations de monter au mât au dernier moment pour débloquer une drisse, même difficulté à passer des câbles traversants une fois le mât à terre. Et puis il y a Alain, la soixantaine, petite barbe grisonnante, lunettes et profil d'écrivain de film américain, qui a construit son bateau tout seul, de A à Z, alors qu'il n'y connaissait rien au départ : un beau ketch d'au moins 50 pieds, coque polyester maison, mât maison, intérieur maison. Ça fait plus de 30 ans qu'il l'aménage, son bateau. Du coup, il en connait un rayon sur les astuces du bricolage. Il nous a aussi bien aidés. Sur le chantier, il y a comme une entente cordiale qui flotte entre les coques sur cales, même si on est tous bien occupés. Nous, on lève le camp vers 21 heures, heure à laquelle le portail d'entrée se referme. De l'extérieur, en s'éloignant, on perçoit encore l'écho d'une perceuse ou le jappement d'un chien.