21 août 2008

Le moine et les fourmis

Nous avons quitté Ajaccio aujourd’hui vers midi. Nous commençons à être bien rôdés pour tout ranger dans le bateau et nous préparer à la navigation en un temps record (autrement dit : tout caser, ranger la vaisselle qui sèche, dégonfler et plier l’annexe, enlever tout ce qui traîne dans le cockpit et sur le pont, se préparer à lever l’ancre). Une petite brise d’ouest force 2-3 était là pour nous accompagner, histoire d’admirer les belles capacités de Grégal à remonter au près avec grâce pour sortir du golfe.

Alors que nous longions la côte ouest direction Bonifacio, toutes voiles dehors, le bruit caractéristique de la ligne qui se débobine à toute allure se fit entendre. Tom avait placé un rapala de taille moyenne au bout de notre canne à pêche de compétition, au cas où. S’emparant du moulinet, il est estomaqué de la résistance qu’oppose la prise au bout de la ligne, alors que la canne ploie à 90°. Au loin, nous apercevons un poisson de bonne taille qui fait des bonds au-dessus de l’eau. « Je sais pas ce que c’est mais ça m’a l’air énorme ! » hurle Tom, en plein effort pour rembobiner le fil. Je suis assez inquiète de savoir ce que nous allons découvrir au bout de la ligne. Après une quinzaine de minutes de lutte, Tom parvient à ramener le poisson tout près du bateau. Nous découvrons avec effroi qu’il s’agit d’un énorme espadon d’au moins 1 mètre 50 qui se débat comme un beau diable. Son « bec-épée » doit faire plus de 60 centimètres. Sensiblerie excessive ou pas, je suis horrifiée : je me vois mal essayer d’achever cet énorme poisson dans le cockpit – même l’entière bouteille de rhum n’y suffirait pas – moi qui ne souffre même pas l’idée de tuer une bête, quelle que soit sa taille d’ailleurs (oui, c’est moi, au lourd passif de sauveteuse de vers de terre en perdition sur les trottoirs du chemin de l’école, ou coast-guard des scarabées frisant la noyade sur le bord de la piscine municipale, ou encore aujourd’hui, voiture-balai des escargots égarés sur la route après la pluie…). Tom a lui aussi du mal, et je le sens monter en nervosité devant mon affolement. Alors que le poisson est à la surface de l’eau, je me précipite sur la plage arrière pour essayer de lui enlever l’hameçon, armée d’une paire de gants. Tom me crie que c’est dangereux, que je risque de me faire embrocher par son bec ou de me prendre la main dans les crochets du rapala. A un moment, je saisis dans l’œil énorme de l’animal une expression empreinte de la plus haute incompréhension mêlée à de la terreur. Nous décidons d’un commun accord de couper le fil, en espérant que le poisson puisse se défaire du rapala par la suite.

Une fois chose faite, nous nous sentons coupables et amoindris d’avoir infligé ces souffrances inutiles à cet espadon. Cela me rappelle une petite histoire que j’aime beaucoup, et que je m’en vais vous conter ici en guise de prologue :

« Au cœur d’un temple, loin dans les abruptes montagnes himalayennes, un très jeune moine est un jour convoqué par son Maître. Le Maître fait asseoir son élève et contemple son avenir dans ses yeux. C’est alors qu’il lit avec douleur que le petit garçon va prématurément périr d’une pneumonie incurable, avant la fin de l’année. Pris de compassion, le Maître propose au garçon de prendre quelques semaines de repos afin de rendre visite à sa famille, sachant que l’enfant doit cheminer plusieurs jours durant pour rejoindre son village. Ravi, le petit moine prépare son baluchon et s’exécute. Quelques semaines plus tard, le Maître voit revenir le garçonnet. Il regarde à nouveau au fond de ses yeux et constate avec surprise que le petit moine vivra une longue et sage vie, et mourra dans son lit à plus de quatre vingt dix ans. Il questionne l’enfant : « As-tu remarqué quelque chose de particulier au cours de ton séjour ? As-tu constaté un évènement inhabituel ?». Le garçon réfléchit : « Non, rien de particulier. J’étais simplement heureux de revoir les miens ». Le Maître insiste : « Es-tu sûr ? Et comment s’est passé ton voyage ?» « Très bien, répond l’enfant, si ce n’est qu’à mon retour, la rivière dans la vallée était en crue, et que le pont de bois était infranchissable. J’ai dû longer la rive pour me rendre au prochain passage. En chemin, j’ai aperçu une fourmilière sur la berge qui commençait à être emportée par les eaux. J’ai seulement installé une branche pour que les fourmis puissent rejoindre la terre ferme ».

3 Responses:

Perrine a dit…

... si j'ai bien compris, il n'y aura pas de Grégal recette à l'espadon. C'est sûr, dame Nature saura se souvenir de la liberté rendue à cette belle prise! En tout cas, on peut dire que vous maîtrisez bien la canne à pêche....ce qui suit un peu moins, mais on vous imagine aisément en train de peser le pour et le contre au moment du face à face avec la bêbête: entre dévorer un bon petit plat et achever le pauvre animal.
Mais attention: si la prise ne bouge pas, c'est pas bon!!! ;-)Grosses bises à nos trop gentils moussaillons!

Kim a dit…

L'espadon vous remercie mais Gégé et moi nous sommes à moitié étranglés d'indignation quand nous avons appris l'histoire !
Ahlala, pêcheurs au trop grand coeur, vous avez laissé filer la prise qui nous fait rêver la nuit !

Je vous embrasse bien bien fort tous les deux (depuis un petit café arlésien dont je squatte la Vifi ;))

Demain au menu pour les plongeurs: salade Grégal.

c0rle0ne a dit…

Moi ca me rappel le vieil homme et la mer! livre que j'ai relu ya pa très longtemps et que je vous conseil de lire sur le bateau! un livre magique!

Et peut etre que si vous l'aviez lu vous l'auriez mangé cette espadon! en l honneur du vieil homme :)