23 septembre 2008

Racontez-moi encore...

« A Palma de Majorque
Tout le monde est heureux.

On mange dans la rue

Des sorbets au citron.

Des fiacres, plus jolis

Que des violoncelles,

Vous attendent au port

Pour vous mettre à l’hôtel.

Racontez-moi encore,

Palma des Baléares… »


J’avais appris ce poème de Jean Cocteau à l’école primaire, et je le sais toujours. Il a dû rester là, dans un coin de ma tête, comme une invitation au voyage, une promesse de paradis lointain, enchanteur et inaccessible. A l’époque, je pensais pour sûr qu’avec un nom pareil, l’île rêvée devait se trouver fort loin, quelque part entre Rio de Janeiro et Tahiti. Sur le livre d’école, il y avait, à côté du poème, une illustration en couleurs matérialisant une ruelle blanche pavée descendant vers la mer…
Les livres d’école peuvent faire des dégâts dans les esprits malades des jeunes adultes qui rêvassent. Ils font naître des visions qui prospèrent, bien au chaud dans un coin de la mémoire, et qui à la fin ont bon dos de passer pour de presque-réalités.

J’avais donc, pleine d’emphase, expliqué à Tom que si d’aventure nous venions à naviguer dans les eaux de Majorque, il fallait aller à Palma, que c’était un brin de coin idyllique, et que, je l’avouais, je mourrais d’envie d’y manger une glace au citron. Tom, qui considérait qu’après tout c’était bien sur notre route, n’émit aucune objection à ma proposition appuyée. Il faut dire que Porto Colom, notre première escale à Majorque, ne nous avait pas laissé un souvenir impérissable. Anse sans charme, hérissée d’immeubles rectilignes et peuplée essentiellement de touristes allemands et de grosses berlines, Porto Colom appelait à de nouvelles découvertes, plus poétiques et plus intimistes. Nous décidions donc, d’un commun accord, de n’y rester pas plus d’une nuit et de filer sur Palma.

Dix heures de navigation s’ensuivent, qui au spi, qui au génois, et ce n’est qu’à la nuit tombée que les lumières de la baie de Palma, gigantesque golfe ouvert sur l’ouest, nous apparaissent. Je me crispe à la vue des silhouettes massives de buildings construits tout le long de la baie. Nous progressons vers le port. Plus nous nous rapprochons, plus la criante vérité s’impose à mes yeux incrédules : non, Palma n’est pas un pittoresque petit port de pêche où déambulent distraitement calèches et vendeurs de glaces ambulants. C’est un amas informe et obscène d’immeubles de standing et de néons clignotants, avec à leur pied un étalage de yachts et de voiliers hors classe, si grands que la longueur de leur bôme fait bien la taille de notre mât. Nous nous frayons un passage entre les coques rutilantes, dans l’espoir de nous caler tranquillement sur un quai pour la nuit. Il fait noir et le port est désert.

Soudain, un employé du port, ou plutôt, au vu de son t-shirt, de la station service du port, nous rattrape en hors-bord et nous explique, tout agité, que les bureaux sont fermés et que toutes les places sont prises, puis nous indique fiévreusement de le suivre. Il nous installe comme il peut à quai, tout au bout d’un ponton, devant la station service, ce qui ne constitue en rien une place de port digne de ce nom. Fatigués, nous ne mettons un terme à ses gesticulations inquiètes qu’en nous acquittant d’un dépôt de garantie de 50 euros, en échange d’un reçu que nous devrons adresser demain à la capitainerie.

Un peu plus tard, nous apercevons les lumières criardes d’un Burger King de l’autre côté de l’avenue principale, et Tom ne peut pas résister. Autour de nous, des immeubles, des restaurants italiens, indiens, japonais, et des pubs, beaucoup de pubs anglais. Nous remarquons d’ailleurs non sans surprise que deux personnes sur trois à Palma sont des anglais. Dans les rues, de jeunes brittons par groupes de quinze sifflent des pintes de Guinness en rigolant à pleines dents.

Voyant ma mine déconfite, Tom me propose d’aller nous promener à pied. Nous nous dirigeons vers une énorme cathédrale qui dépasse des immeubles de l’autre côté du port. Là, nous rejoignons des allées piétonnes au milieu de jardins longeant un imposant château médiéval à tourelles, puis plus loin, une vieille église à pigeonnier. Les rues se rétrécissent jusqu’à ne faire plus que deux mètres de large. En levant la tête, nous voyons des balconnières et vérandas de début de siècle qui surplombent la rue, se touchant presque d’un mur à l’autre. Le bitume fait place à de très vieux pavés tous lisses. Il y a des placettes et de vieux marronniers. Nous avons enfin trouvé le centre historique de Palma ! Seulement, autour de nous, nous n’entendons que de l’anglais. Pire : au menu des pubs, on trouve des « scrambled eggs » et des « french toasts ». Nous avons une impression de déjà vu : on dirait cette bonne vieille ville d’Oxford ! Ce n’est pas que je ne m’attendris pas devant le charme rétro des villes d’histoire anglaises, mais là, j’aurais préféré entendre parler espagnol.

Nous rentrons au port, et déjà derrière nous les vieux monuments disparaissent, noyés au milieu des constructions récentes.

Ce matin, nous nous pressons car on nous a bien fait comprendre que la « place » est à libérer à midi, sinon, il faut payer un jour de plus. La nuit nous a coûté la bagatelle de 48,58 euros, et ce n’est pas sans un sourire déconfit que nous récupérons les quelques centimes restant de notre dépôt de garantie. Nous avons ensuite dû nous hâter plus que de raison pour effectuer dans le temps imparti les lessives, le ravitaillement en eau douce et en produits frais. A midi, nous allons en dernier lieu chercher des packs d’eau minérale à la station service. Tom propose d’acheter aussi des glaces. Il choisit un Magnum et moi… un bâtonnet à l’eau goût citron !

A Palma de Majorque,
Les immeubles sont hideux.
On voit sur l’avenue

Des dizaines de camions.

Des yachts, plus massifs

Que la citadelle,

Font ronfler dans le port

Leurs gros moteurs diesel.

Racontez-moi encore, Palma des Baléares…

5 Responses:

c0rle0ne a dit…

C'est triste ton histoire aude :s
J'ai essayé de trouve rquand cocteau à écrit ceci mais je n'ai pas trouvé, en tous cas celà devait être avant les années 60 (étant donnée qu'il est mort en 63). Interessant la difference entre le poeme du milieu du siecle et la version 2008 par Aude. "Bel" image de notre civilisation....

Tu devrais peut être lire "Discours d'Oxford" écrit par Cocteau (1956), celà ressemblera peut être plus au Palma d'aujourdui ;)

Biz à tous les 2 ;)

genny a dit…

Comme il est beau (et triste..) ton récit, Aude !
A tous les deux, Tom et toi, j'espère... qu'un petit livre naîtra de ce beau voyage !
(Sans compter que les photos sont superbes )

Exellente suite de route, merci pour ce "cadeau" que vous faites à tous ceux qui vous aiment,
Gene

Nico a dit…

En effet, c'est super triste comme histoire. Mais je trouve ton petit poème très chouette :)

marie a dit…

ville très moche mais un nouveau très joli poême est né.
bisous à vous deux.

Tom a dit…

Hello Marie ! Content de voir ma grande sœur poster sur le blog ! Tout va bien, on vous embrasse très fort d'Almerimar !