8 octobre 2008

Essaouira : "La bien dessinée"

« - Vous êtes un acteur, non ? »
« - Non… Mais je vais peut-être me reconvertir, alors ! »
« - Parce que vous avez la tête d'un acteur... »

L’officier de gendarmerie qui remplit la fiche d’entrée sur le territoire marocain est jovial et curieux. Sa forte corpulence fait faire des plis à son uniforme bleu-gris délavé. Le bureau où il nous accueille est d’un relatif dénuement : une armoire sévère d’où dépasse un képi posé tout en haut, une table en bois usée avec dessus une imprimante, un porte-document vide et un ordinateur. La fermeture des fenêtres peintes en glycéro lavande rappelle celle des vieux appartements des années 30. Il remplit consciencieusement le formulaire Word en tapant à deux doigts, et en français. Le fait que nous ne soyons pas mariés l’interloque : « Vous êtes propriétaires du bateau à 50-50%, mais vous n’êtes pas mariés ? ». « Ici, au Maroc, ça n’existe pas. Et puis, la femme est un peu oubliée. Elle ne possède qu’un demi de ce que possède l’homme… Mais j’ai vu plusieurs couples européens non mariés. Ils disent que l’acte de mariage n’est qu’un papier qui donne droit à héritage. L’amour, c’est dans le cœur, non ? ». Il feuillette le passeport de Tom, d’un air intéressé et tout sourire : « Vous êtes allés à Tunis ?.. Au Kenya ? ». Il prend soin de détacher chaque page pour ne pas rater les tampons de visas étrangers. Puis les questions traditionnelles sur les références du bateau. Alors que nous attendons depuis déjà 45 minutes, placides et souriants, le supérieur de notre interlocuteur (supérieur je présume en raison des galons accrochés sur sa veste) vient contrôler l’avancement du remplissage du formulaire. Il presse son collègue en arabe, l’autre le regarde : « La passagère ?.. ». Le supérieur évince la question d’un air de dire « ça ira bien comme ça ». Mais notre officier a le sens de l’égalité. Il me demande mon passeport, et ajoute consciencieusement les données me concernant, ce qui prendra bien 20 minutes de plus. Il nous demande comment s’est passée la navigation depuis Gibraltar, d’où nous arrivons. Nous lui parlons des lumières rouges clignotantes. « Les stups, il y en a beaucoup le long de la côte. Ce sont des pneumatiques semi-rigides qui patrouillent ».

Une fois le formulaire renseigné, le responsable des douanes vient nous chercher et nous conduit dans son bureau un peu plus loin. Son visage est fin, il porte une vieille veste de cuir noir, à la manière d’un inspecteur de banlieue, mais ses expressions reflètent une grande finesse intellectuelle. Le bâtiment des douanes est très petit, et les fenêtres sont décorées par des vitraux en arc de cercle verts, jaunes et bleus. Il s’étonne que nous soyons allés nous mettre au mouillage en arrivant à Essaouira. Tom précise que nous n’avions pas de données sur les fonds du port, et qu’il est donc allé faire un tour de reconnaissance en annexe avant d’amener Grégal.

Notre passeport tamponné, il nous souhaite la bienvenue au Maroc, et nous signale que nous devrons repasser le jour où nous décidons de partir, pour enregistrer notre sortie du territoire. Nous le remercions et sortons. Le port d’Essaouira nous transporte dans une autre époque. Il y a tout autour de nous des chalutiers en bois, colorés et usés, et plusieurs barques de pêche bleu roi. Des mouettes volettent tout autour, elles sont des dizaines à piailler au dessus des bateaux de pêche. L’air sent fort le poisson séché et les épices, le vent de l’Atlantique est frais. A l’entrée de la médina, deux magnifiques tours carrées jalonnent la muraille. Nous traversons le quartier du marché au poisson. Les chats sont partout à l’affût, en nombre, et leur présence ravit Tom. Nous n’avons fait qu’un tour rapide des souks et des échoppes d’artisans, mais l’endroit est si authentique que nous ne regrettons pas notre choix. La place du port nous coûte environ deux euros par jour. Enfin, par « place », on entend « amarrage à couple avec le seul autre voilier de voyage », et pour aller sur le quai, il faut successivement passer sur le bateau des autres touristes, puis traverser un transporteur local pour balades en mer.

Partout, le sourire et la gentillesse des marocains nous désarçonnent. Nous sommes accueillis simplement mais avec une grande cordialité, même si nous sommes crasseux et les traits tirés. On s'adresse toujours à nous en français, alors que nous ne sommes pas capables de balbutier trois mots d'arabe. Je pense à l’accueil que l’on réserve aux immigrés du Maghreb en France, et ça me fait mal au cœur. Il n’y a rien de plus rassurant pourtant, quand on arrive inquiets et fatigués dans un pays étranger, que d’être reçus avec politesse et sincérité. « Soyez les bienvenus à Essaouira ». Nous ne regrettons décidément pas notre choix. La ville est petite et comme préservée du tourisme de masse. Les formalités administratives y sont à coup sûr plus simples qu'à Tanger ou Casablanca... Nous allons sans doute rester plusieurs jours pour en faire le tour et s’imprégner de sa douceur de vivre.

12 Responses:

Kim a dit…

Comme ça donne envie d'y être avec vous, ton récit, Aude !
Tu prends goût à la plume on dirait, et pour notre plus grand plaisir.

La photo des chaluts est magnifique (et quelque peu surréaliste !!)

Encore encore des aventures !

fanny a dit…

J'ai déjà entendu ça... "Johnny Depp et sa femme" c'est vous non ?

Cécile a dit…

merci Aude, tes récits sont supers, mais j'avoue que parfois je suis bien contente de les avoir en différé quand les difficultés sont passées... Le coup de la zone militaire j'en ai encore le coeur qui bat! prochainement quelques photos de la la médina, le marché, etc?.. des trucs de tout repos, quoi.
bises
Cec

Perrine a dit…

Pfff... trop de la chance: j'adoooore le Maroc! Flippant le récit de la traversée de la zone militaire.
Suis d'accord avec Kim: tu as vraiment une belle plume Aude!...une idée de reconversion... mais pour trouver l'inspiration, il faudra continuer à voyager. Oui! parce que moi, j'me dit que les mois vont passer à une vitesse folle...Et qui alors va nous divertir et nous "faire voyager"???? qui va prendre le relais?? j'suis completely Gregal-addicted moi! ouh lala, je crois que j'ai besoin de vacances et de soleil! ;))Bon vent!

genny a dit…

Prose magnifique...du Stevenson 3° millénaire ! devinez qui est fière ???

Carte bien reçue, merci,

Bon séjour dans ce petit coin de Maroc authentique et chaleureux,

gros bisous
Gene

c0rle0ne a dit…

profitez bien! ca me donne trop envie dy retourné! voir les pyramide d'epices des marchés!
Essaouira est appelé Amogdul en berbère qui veut dire "la bien gardé", ca doit se voir en arrivant en bateau :)
Je kiffe trop les couleur de cette ptite bourgade ki mine de rien a 70 000 habitant quand meme! on dirait un pti village pourtant lorsque que l'on est ds la medina! cest ca ki fait son charme :)

Bon app! pété vous le bide la bas! :) fait vous pété une pastilla au poisson mmmmmm! hihi
et une au pigeon aussi kan meme ;) meme si c est plus une spécialité des terres ;)

biz à tous les 2!!!!!!

Aude a dit…

Trop sympa vos encouragements ! Je pense qu'on a d'autant plus de plaisir à tenir ce blog à jour qu'on a nous aussi des commentaires à lire à chaque fois ! Première chose d'ailleurs que l'on fait religieusement a peine passée la porte du cyber : lire les comments, et tous les petits mots nous donnent la banane pour la journée ! Z'êtes trop gentils :)
NB : prochaine escale aux Canaries puis peut-être Senegal : y'a toujours de la place sur Grégal pour venir s'évader un peu !

c0rle0ne a dit…

arg!!!!!
que j'aimerai

genny a dit…

He Aude...la prochaine fois pensez à mettre une carte de l'itinéraire en cours : c'est plus parlant pour les nuls en géo comme moi !

Pein de bisous,
Gene

Claire a dit…

J'espère que vous passerez un bon moment, l'ambiance du Maroc est tellement douce et les marocains tellement agréables.
A bientôt d'en lire plus car je ne connais pas cette ville et à chaud Essaouira m'évoque ce petit troquet à frites, rue de l'Aiguillerie, toujours plein de monde et à l'odeur délicieuse.
Belle découverte

Elvire a dit…

Bonne escale en perceptive alors ... Vous l'avez effectivement bien mérité ! J’ai hâte de découvrir les prochains posts.
Je suis assez d'accord avec Cécile cependant: Même en différé, vous lire procure des émotions certaines...
Ce qui est drôle, c'est que dimanche justement, on a pensé très fort à vous, en se demandant où vous en étiez, puisqu'on était aussi sur l'eau (fait exceptionnel !) mais dans des conditions nettement plus confortables... Petite journée en Catamaran (cadeau d’anniversaire de Nico, trop cool), de course de surcroît: fiers de nos cours particuliers de navigation (je sais, j'y vais un peu fort...) on en a bien profité. Quand on a atteint les 17 noeuds et des briquettes (avec moi à la barre, c'est dire la qualité du cata:)), bizarrement, on arrêtait pas d'imaginer le Tom Sauvage: un bolide spartiate et sans couchette, pour sûr il daignerait peut être y faire un tour !!!
Gros bisous à tous les deux
elvire

Anonyme a dit…

salut, nous sommes des amis de nico et elvire on habite saintes dans le 17, on s'appelle gwen et jean-christophe, on est ce soir avec ma soeur laurence et hervé qui habitent à pau, que elvire a rencontré en juillet et leur ont parlé de votre expédition....
Nous on passe une bonne soirée à picoler du bon pinard et un peu de cognac bien sur (récolte 1950 "bon bois".) Nico et elvire savent de quoi je parle, ayant été plusieurs fois nos compagnons de soirée à coup de cubis de gros rouge qui tache...
bon tout le monde se fout de la gueule du présent texte, ils trouvent ça nuls mais je remarque que eux , ils n'ont rien à dire ces blairauds !
Cela dit, ils semblent très impressionnés par votre projet. Bon courage !