6 octobre 2008

Military practice area : firing exercices

La journée, Grégal file sur l’Atlantique, au large des côtes marocaines, et nous croisons de moins en moins de cargos. Le soir, vers 19 heures, nous nous asseyons tous les deux à tribord pour contempler la descente du soleil plein ouest, un verre de pastis à la main. Chaque jour, nous tentons d’apercevoir le « rayon vert », cette lumière fugace qui est censée éclairer d’un trait la ligne d’horizon, pendant une fraction de seconde, à peine le soleil disparu dans la mer, mais pour l’instant ce mystère lumineux se refuse à nos yeux.

C’est moi qui prendrai le premier quart, ceinte dans ma salopette de nav’, mon ciré rouge et mon gilet pressiostatique. J’aurai bien sûr un œil attentif sur le radar, l’autre sur le cap, et les oreilles à l’affût du moindre claquement dans les voiles, susceptible d’annoncer un changement du vent. A minuit et demi, je vais réveiller Tom, avec une tasse de thé bien chaud. Petit débriefing sur le quart passé, puis je file sous la couette, les paupières lourdes.

Je suis réveillée d’un coup, à trois heures du matin, par un « Aude ! » crié depuis le cockpit. Je me précipite, et trouve Tom, debout à la barre, frontale vissée sur la tête, le regard inquiet, le débit rapide, l’angoisse palpable. « Je sais pas ce qu’il se passe, on est entourés de bateaux bizarres, j’arrive pas à savoir où ils vont et ils me flashent avec un projo ! ». Effectivement, tout près de nous, des lumières rouges clignotantes. Tom a démarré le moteur, et tente de changer de cap, mais les lumières rouges virent au blanc puissant et se rapprochent à chacune de nos tentatives. « Et cette putain de VHF qui ne marche pas ! Non mais c’est pas vrai ! ». Je m’habille d’une traite. Tom m’informe qu’il a tenté d’envoyer des messages radio à l’attention des « red flashing lights » mais n’a pas obtenu de réponse. Préposée à la VHF, c’est d’habitude moi qui fais les appels à l’arrivée dans les ports. Je retente : « We are a 10-meter sailing boat, is there any problem ? Over ». Après un petit temps qui nous statufie sur place, la VHF grésille, puis son voyant vert s’éclaire. Une voix d’homme à l’accent anglais très roulant nous demande « Can you show yourrr… ??? ». Je lui fais répéter trois fois sans comprendre, d’une part parce que la qualité de l’émission est médiocre, mais surtout, parce que l’accent est si prononcé que je ne perçois pas la moitié des mots.

Tom est incroyablement nerveux, il pense à des filets de pêche dérivants et à des bateaux de pêche qui nous feraient signe de ne pas continuer dans cette direction. Grégal tourne en rond à petite vitesse, ne sachant où aller. Si nous nous dirigeons vers le Nord, la lumière rouge se rapproche, au Sud, même topo. Je vais vérifier à nouveau sur le logiciel de navigation si nous ne nous trouvons pas en zone de pêche. A défaut, je m’aperçois que nous somme à un mille d’une zone définie qui se trouve être, au déchiffrage par un double-clic d’un petit pictogramme en forme de cornet de glace à l’italienne, une « military practice area (caution) : firing exercices ». J’en avise Tom et réessaye un appel VHF, en français cette fois. La voix qui nous répond nous informe qu’elle parle aussi français. Je m’enquiers : « Nous sommes un voilier de 10 mètres, devons-nous contourner la zone militaire par le nord ou le sud ? ». La voix répond, cordiale : « Non-non, n’allez pas au sud, montrez-nous juste votre feu vert ». Nous faisons pivoter Grégal en direction du bateau, lui présentant notre côté tribord. Je poursuis : « Nous allons à Essaouira, cap 230°, devons-nous changer de cap ? A vous ». La voix, assez jeune, se fait plus enjouée : « Non, non, vous pouvez continuer sur cette route, ne changez pas de cap ! ». « Nous pouvons traverser la zone militaire ? » (NB : Une très large zone sur plusieurs milles au large de Casablanca). « Oui-oui, y’a pas de problème, tu peux traverser la zone militaire Madame ! Muchas gracias ! Bonne route ! ». Notre stress retombe instantanément, remplacé par un rire nerveux : il fallait donc que ce soit une femme qui s’y colle ! Je me demande si ma voix a des accents espagnols. Rassurés, nous reprenons notre cap 230°. Tout au long de la nuit, nous croiserons à nouveau le ballet des lumières rouges clignotantes (nous identifierons au lever du jour qu’il s’agit de petites vedettes militaires), postées à chaque fois pile en face de nous, sur notre route, dans la ligne des 230°, puis qui s’écarteront courtoisement sur le côté, sans mot dire, dès que nous les approcherons à 2 milles (nous gardons alors l’oreille collée à la VHF, nous demandant s’il fallait prévenir chaque croiseur mais apparemment, ils s’étaient passé le mot, nous étions amnistiés), et ce jusqu’à la sortie de la zone miliaire, au petit matin.

Le lendemain, nous passons au peigne fin tous nos waypoints (points de route) pour savoir si nous n’avons pas une nouvelle zone militaire sur notre trajet. Autre leçon : désormais, chaque nuit, nous garderons la VHF avec nous dans le cockpit, au lieu de la laisser en veille sur le 16, rangée sur son support au-dessus de la table à carte : il serait dommage de se faire dézinguer par un missile à cause d’un défaut de réception radio, non ? ;)

7 Responses:

Kim a dit…

Pffiiiou, stressant votre aventure !
J'imagine un peu l'angoisse, en pleine nuit, surtout quand on se rend compte de la zone dans laquelle on est !

Bon hey les ptits loups, s'agirait pas de vous faire trouer la peau par je-ne-sais quelle obscure armée marocaine ! :)

Bises à tous les deux,
Kim

PS : on a reçu votre carte aujourd'hui, elle nous a fait super plaisir !

fanny a dit…

Hello,
Bravo pour l'escorte, j'ai eu moins peur que vous sûrement, mais bon... Tellement contente de vous lire / voir / entendre si souvent !
(merci iridium d'exister...)
Bises

Perrine a dit…

Alors La Gazelle, tu sais pas lire la carte? La mer au large du Maroc, c'est un peu comme les souks dans la medina: tu sais pas trop où ça commence et où ça finit!!!
quel suspens!

c0rle0ne a dit…

wahou!
bon je viens de voir tou vos post, je voulais les lires demain mais jai pa pu resister au red flashing light!
on dirait un episode de LOST! le coup de flip
bon heureux ke tous se finisse bien!
je lirai la suite demain!ca m'occupera au boulot! lol

Merci pour la carte! ca ma fait super extra plaisir! et elle m'a bien fait rire :) bande de fripouille!

genny a dit…

L'arrivée impromptu dans une zone militaire insoupçonnée, ça peut être grave...j'ai connu ça ! mieux vaut bien vérifier avant.
Bon: bravo, vous vous en êtes bien tirés
Bisous et bonne arrivée au Maroc ! Gene

Nico a dit…

Ouaaah, ca fout vraiment les jetons votre aventure. Quand on arrive a la fin du post on est quand même soulagé.
Tout fini bien et nous on est trop content pour vous.

Bonne route sur les eaux marocaines.

Claire a dit…

Toujours aussi accro aux récits de vos aventures et heureuse que vous vous en sortiez avec autant de fairplay.
Bises à vous & belle arrivée au Maroc