20 décembre 2008

Destination Antilles : J+15 (Sauna Suédois)

C'était une magnifique journée qui s'annonçait en ce début de quart. La mer était belle, à peine ourlée d'une longue houle plate, et le soleil dardait de ses premiers rayons au-dessus de l'horizon. Equipée de mon gilet pressiostatique et de mon harnais de sécurité, j'étais installée à mon poste favori, assise en haut de la descente, les pieds sur l'échelle. A l'avant, dans la cabine, le Capitaine dormait encore du lourd sommeil du Juste.

Au bout d'une petite heure cependant, la chaleur de ce franc soleil dans un ciel sans nuages se fit plus insistante et mon gilet commença à me tenir très chaud. Les yeux rivés sur le spi léger, je vérifiais que nous profitions au mieux de cette toute petite brise matinale.

11 heures : cela faisait plus de deux heures que j'étais à mon poste et la chaleur devenait de plus en plus étouffante. De grosses gouttes de sueur me dégoulinaient dans le dos. J'entrepris d'enduire de crème solaire le moindre centimètre carré de peau qui n'était pas protégé par mes vêtements, car sous les rayons brûlants, ma carnation virait progressivement au rose indien. Sur sa couchette, sans doute lui aussi incommodé par la chaleur, le Capitaine se roulait en renâclant.

11 heures 30 : le soleil cette fois me donnait mal à la tête. Je transpirais à grosses gouttes, et déjà par endroits ma crème solaire dégoulinait en de longues trainées blanches. Soudain, le pilote automatique se piqua de me jouer encore un mauvais tour : il s'arrêta brusquement. Immédiatement, je me précipitai pour le réanimer, mais il était déjà trop tard : le magnifique spi bleu, tirant sur ses écoutes sans doute dans l'espoir de s'envoler dans le ciel clair tel un cerf-volant de géant, s'était enroulé autour de l'étai, aidé par le changement de cap subit. Le claquement de la voile prisonnière, contrariée dans son ascension, ne tarda pas à réveiller le Capitaine qui se précipita sur le pont en criant : "Nom de Dieu matelot ! C'est quoi ce bordel ! T'es pas plus foutu capable de surveiller tes voiles qu'une danseuse orientale éméchée !". Penaude, je m'activai tant bien que mal pour aider le Chef de bord à affaler la voile rebelle, malgré la sueur qui me coulait dans les yeux.

Sans doute attendri par le cœur que je mis à l'ouvrage, une fois notre besogne terminée, le Capitaine se radoucit. Il me regarda en souriant, comme pris de compassion, puis se mit à éclater d'un rire énorme : "Oh là matelot ! Qu'est-ce donc que cette face de tourteau frit ? Faut faire quelque chose, je voudrais pas qu'on m'accuse de cacher un peau-rouge clandestin à mon bord ! Tu sais ce qu'on va faire matelot ? On va se piquer une petite tête tant qu'on a tombé toutes les voiles !". Je ne dis rien, mais ma face de Pierrot exprima, autant se faire que pût, mon enthousiasme et ma sollicitude. Une fois un bon cordage jeté par dessus bord, le Capitaine plongea en marmottant de plaisir : "Rhââ matelot ! Elle est aussi tiède que la soupe wonton du chinois du quai d'Alger ! Tu devrais goûter ça !". Puis, plein d'énergie, il émergea de l'eau dans une gerbe d'écume et entreprit de se faire un shampoing sur le pont. Ecrasée par la chaleur, j'allai m'assoir avec joie sur la plateforme à l'arrière du bateau, pour tremper mes pieds avant d'entrer dans la mer d'un bleu profond.

Alors que le Capitaine était occupé à rincer sa tignasse pleine de mousse, je fixai la grande houle d'un air rêveur. Je remarquai d'ailleurs que les longues vagues avaient pris de l'ampleur. Alors que mes yeux se perdaient dans le bleu noir de l'océan, je me souvins tout à coup que la carte marine indiquait 5350 mètres de fond à cet endroit. Cette profondeur abyssale me donna le vertige : qui sait combien de millions d'animaux marins vivaient là, sous nos pieds, qu'il s'agisse des horribles poissons abyssaux aux loupiotes fluorescentes létales ou bien des calamars géants, acculés depuis des siècles dans les profondeurs par l'intense activité humaine au-dessus des mers ou bien encore, de populations carnassières de requins ?

Je scrutai la surface ridée à la recherche de la moindre petite trace de vie. Rien ne semblait se manifester, mais je savais que cette opacité des flots ne faisait que masquer en surface la réalité de la vie qui grouillait en-dessous, à quelques mètres à peine sous la coque du bateau... La chaleur était malgré tout si insoutenable, que je me risquai à me mettre debout sur le premier barreau de l'échelle du bord. Derrière moi, la houle d'un bleu infini montait et descendait sans relâche. Par précaution, mon regard tenta de percer une dernière fois les collines d'eau avant que je ne me lance, quand mon sang se glaça : j'aperçus - ou crus apercevoir ? - deux énormes ombres remontant des flots noirs. Etait-ce le début d'une insolation qui eût provoqué cette atroce hallucination, ou s'agissait-il simplement de l'ombre passagère des nuages à la surface des flots ? Je ne cherchai pas à en trouver la cause exacte et préférai imaginer le pire : des requins ! Deux de ces affreux monstres qui sans nul doute suivaient sournoisement les navires de passage entre deux eaux, guettant la moindre imprudence d'un membre de l'équipage de leur petit œil jaune pour, en une fraction de seconde, jeter avec férocité leur énorme corps lisse et leur gueule béante sur l'infortuné qui se serait risqué à l'eau. Je poussai un affreux cri d'effroi.

Le Capitaine, qui s'attaquait à la délicate phase du passage du peigne dans sa broussaille mouillée me lança, agacé : "Bon, matelot ! ça vient oui ou non ce plongeon ? Ne me dis pas qu'elle est trop froide pour ton cuir délicat ! On est pas au Club Med ici non plus !". Je restai pétrifiée, crispée de toutes mes forces à la petite plateforme, sans pouvoir articuler le moindre son. Le Capitaine, irrité, ne toléra pas une seconde de plus d'hésitation : "Bon matelot, j'ai pas que ça à faire ! Puisque tu fais ta chochotte, je m'en vais allumer le moteur - dans cette maudite pétole -, ça nous fera un filet d'air sous cette cagnasse !". Puis, comme illuminé tout à coup, il ajouta, goguenard : "Et tiens, puisque c'est midi, je me ferais bien une bonne grosse plâtrée de patates sautées à l'ail ! Qu'en dis-tu matelot ? Puisque tu fais ton frileux, les fourneaux te réchaufferont !".

La tête lourde sous le soleil de plomb, je me levai péniblement, balayant les flots frais d'un regard terne, puis descendis dans la cuisine. En quelques minutes, la vapeur des pommes de terres rissolant dans la poêle brûlante transforma très vite la cabine en sauna suédois, et je disparus dans la brume moite.

2 Responses:

Nico a dit…

Il t'en fait sacrément voir ce capitaine dis donc !! On se croirait dans un vrai roman. Il ne manque plus que des pirates à l'horizon et on y est!

Courage matelot, la terre est proche.

Gros bisous à tous les 2.

c0rle0ne a dit…

excelente cette ptite histoire :)

Soit forte Aude! il a l'air méchant le capitaine :) lol