21 décembre 2008

Destination Antilles : J+16

Dimanche 21 décembre

10h30 GMT : L'alizé, le pur, le vrai, a soufflé toute la nuit, autour de 15 nœuds, parfois plus, poussant Grégal au grand largue vers la Barbade à plus de 6 nœuds en moyenne. La nuit était remplie d'étoiles, une myriade scintillante qui nous a réchauffé le cœur. Dans mes longs quarts de nuit, je m'organise de mon mieux pour faire passer le temps agréablement. Cette nuit, j'ai terminé un autre livre. Je n'ai jamais autant lu en quelques mois. C'est un bonheur et plus je lis plus de progresse : au début du voyage il me fallait bien une heure pour lire 10 pages, maintenant, je peux terminer un livre de 500 pages en deux semaines. La Barbade est à présent à moins de 300 milles et nous avons décidé de nous y arrêter. Nous aurons bien le temps, une fois remis sur pieds, de tracer un long bord de 150 milles vers Grenade. Une bagatelle, après tout.

Certaines de nos provisions se sont taries prématurément, erreur de prévisionnel d'avitaillement. Par exemple, les biscuits type Thés bruns que Tom grignote de marnière intempestive, nappés d'une couche épaisse de Nutella, sont partis en fumée. L'énorme paquet de 60 unités importé d'Espagne n'a pas fait long feu. Idem pour le Nutella, du coup, il n'en reste qu'un fond dans un petit pot et heureusement que nous arrivons, sinon ça serait le drame. Idem pour tout ce qui concerne le petit déjeuner : envolées, les dernières biscottes, les pains grillés suédois, et même le dernier paquet de flocons d'avoine. On ne mesure pas à quel point les fréquents en-cas (souvent à chaque début de quart donc toutes les 4 heures) font rapidement descendre le stock de ce type de vivres lors d'une transat'. Mon stock de farine s'est révélé lui aussi insuffisant. Il faut dire que deux de mes paquets avaient été infestés par les mites alimentaires avant même l'ouverture. Cela dit, il m'en est resté suffisamment, du moins jusqu'à hier, pour cuisiner quelques petits sablés, brioches, crumbles ou tartes, qui font naître à chaque fois un grand sourire de gamin sur les lèvres du capitaine quand il se lève pour prendre son quart et qu'il les trouve sur la table.

Hier, j'ai fait une tarte aux pêches. Il ne nous reste plus de fruits frais depuis 5 jours et je pioche donc allègrement dans le stock de fruits au sirop, que j'avais prévu énorme mais qui au final se révèle juste suffisant. Chez vous, cette tarte simplissime et rapide ne vous ferait aucun effet. Elle ne vous ferait sans doute même pas envie. Simplement parce que c'est assez rédhibitoire de cuisiner une tarte maison avec des fruits en boîte. Mais sur un bateau, au milieu de l'océan Atlantique, cette tarte basique devient une bénédiction. J'ai fait une pâte brisée, 300 g farine, 100 g de beurre hollandais demi sel, 2 cuillères à soupe de sucre, 1 œuf.  Je l'ai étalée dans un plat, piquée de trous de fourchette, et recouverte d'une fine couche de sucre brun en poudre, posé dessus bien précautionneusement mes tranches de pêches égouttées, en faisant gaffe qu'elles ne s'envolent pas sur un coup de roulis, et saupoudré les fruits à nouveau de sucre roux. Puis au four à gaz une heure à feu doux (ce fameux four dont la porte ferme mal et qu'il faut bloquer avec un éplucheur à légumes). Ça ne dore pas beaucoup sur le dessus, mais qu'importe. En la sortant du four, la pâte est juste bien cuite et l'eau rendue par les fruits a formé un caramel avec le sucre. Je vois bien que ça ne vous fait pas envie... Mais imaginez.

C'est un beau Samedi de décembre, disons, à Montpellier pourquoi pas. Il fait frais mais le ciel clair est dégagé et offre une magnifique lumière matinale. Le soleil, d'hiver, bas, adoucit les ombres de tout ce sur quoi il se pose. Vous vous êtes levé tôt, mais pas trop. Juste de quoi prendre une douche et un café chaud en regardant le soleil monter au-dessus des maisons. Vous décidez que c'est une belle journée pour aller au marché. Vous arrivez sur la vieille place aux platanes énormes. Des vieux sont là, toujours partants pour taquiner le cochonnet. Il est 10 heures, vous déambulez entre les étalages, et vous vous régalez de la bonne humeur des producteurs locaux qui, même debout depuis 4 heures du matin pour descendre de leur Lozère, ont toujours le mot pour rire. Vous passez devant ce drôle de type avec son feutre tout élimé et sa moustache de tyrolien qui joue tous les samedis de la guitare manouche, entre le stand à fromages et les poulets rôtis. Sa petite musique gaie vous ragaillardit. Vous vous arrêtez devant le stand de la ferme de Planiol qui fait d'excellents fruits et légumes bios. Vous apercevez les derniers raisins muscats de la saison, et, entre les courges et les petites pommes qui ne payent pas de mine mais qui sont si sucrées, votre regard est attiré par un joli lot de poires Comices, qui ont l'air mûres à point. Vous en prenez un bon kilo. Avant de retourner à la maison, vous en profitez pour acheter deux jolis pélardons demi-secs, un pot de miel de tilleul à l'apiculteur qui semble toujours porter cette sempiternelle chemise à carreaux et enfin, un gros pain au levain bio que vous fourrez dans votre panier. Arrivé chez vous, vous prenez plaisir à pétrir un pâte brisée maison. Pour plus de croustillant, vous y ajoutez un peu de poudre de noisettes. Puis vous épluchez vos poires. Elles sont si juteuses que vous en avez vite plein les doigts. Vous faites de votre mieux pour tailler les plus belles tranches possible. Vous les étalez sur votre fond de tarte, puis saupoudrez légèrement de sucre vanillé. Elles sont déjà bien assez sucrées comme ça. Vous ajoutez une pointe de muscade et à peine plus de cannelle. Vous enfournez dans votre superbe four qui grille sur le dessus et cuit parfaitement sur le dessous, avec chaleur tournante en prime. Vous ajustez le thermostat au degré près, machinalement. Puis vous lancez une pleine cafetière de café filtre en écoutant distraitement la radio. Le temps que votre douce moitié se réveille, la tarte aura bien cuit. Elle sera juste dorée, les poires auront rôti doucement, et, en séchant un peu, se seront caramélisées délicieusement. Vous dépaquetez vos pélardons, votre miel, et coupez de belles tranches de pain de campagne. Vous saisissez aussi une bonne bouteille de jus d'oranges sanguines fraiche, tout droit sortie du frigo. C'est sûr, ce sera un excellent petit déjeuner d'hiver.

12h30 GMT : Bon, au lieu de ça, nous sommes coincés ici, au milieu de l'océan, où tout n'est que bleu, blanc, et bleu. Je n'ai pas pris de douche depuis deux jours et j'ai le short trempé de sel et d'eau de mer, parce que ce facétieux pilote se remet à bugger et que quand je me précipite pour prendre la barre, les banquettes du cockpit sont trempées à cause des vagues qui nous arrosent de travers. Nous commençons maintenant à le connaître, ce bon vieux pilote, et avons décelé que c'est le soleil qui lui fait perdre la tête. Et oui, aux premiers rayons qui tapent dans le cockpit, il bipe et refuse de reprendre du service. Pourtant, sous la pluie, la tempête et les grains, jamais il n'a faibli. Il ne doit pas aimer le soleil. Il est un peu comme moi, il aime les côtes grises, vertes et bruineuses de la perfide Albion. Mais lui, c'est un Anglais après tout. Hier nous avons assisté à un magnifique coucher de soleil qui a embrasé le ciel pendant près d'une heure. A la vue de scènes comme celles-là, Tom devient mystique : il me dit que ça lui donne les larmes aux yeux. Moi, je me méfie. L'océan nous a joué bien des tours depuis deux semaines, et ce n'est pas tout d'un coup à la vue des beautés qu'il daigne parfois nous offrir à contempler que je vais tout lui passer. Le vent, lui, est redevenu notre ami. L'alizé continue sur sa lancée, on fait des pointes à 8 nœuds en descente sur les vagues, avec un vent toujours de N-E devenant de plus en plus Est. A ce rythme là, Maxsea nous indique qu'on arrivera à la Barbade le 23/12 en début de nuit. Je m'en réjouis d'avance. La mer devient plus forte, les crêtes des vaguent moutonnent allègrement et les creux se font plus profonds, faisant monter et descendre Grégal de manière assez inconfortable. Ce sont sans doute les prémices du gros coup de vent qui doit arriver sur notre zone le 24/12 : le fichier Grib indique des données qui ne font pas envie : des Antilles à 400 milles à l'est, la carte est couverte de mauvaises flèches rouges qui prévoient des vents à plus de 30 nœuds. Une autre bonne raison de s'arrêter à la Barbade, tiens.

13°30.2499 N    056°10.0644 O - 295° - 6,3 nœuds



5 Responses:

Gene a dit…

Espérons que vous serez arrivés à la Barbade avant que les vents violents n'arrivent !

J'attends la suite demain..

Enormes bisous à tous les deux,tenez bon !
Gene

Léa a dit…

For-mi-da-bles, vous êtes for-mi-da-bles ! Poséidon et Eros vous accompagnent, et même Neptune et Cupidon vu que vous êtes polyglottes, et vous mèneront tout droit ou presque à la Barbade avant Noël. Bzzz

Kim a dit…

Vous devenez lyriques les amis, c'est un pur bonheur de vous lire !
C'est vrai que nous, les terrestres, ne nous rendons pas bien compte de la chance que nous avons de mordre dans un fruit frais, dormir au sec une nuit complète et avoir de l'eau chaude à profusion.

Ok ok, vous avez gagné : à chaque fois que nous éplucherons une orange, nous penserons à vous !
(c'était déjà le cas quand nous dégustiez un picodon, regardions une photo des gorges du Tarn, jouions à la Wii et savourions un petit Merlot dans un verre démesuré... A ce rythme là, inutile de vous dire à quel point nous nous languissons de vous retrouver !)

njoub a dit…

ouh la la !

mais il suffit qu'on laisse passerun petit WE brûmeux du côté d'aix les bains pour voir en rentrant le lundi au taf que vous touchez bientôt au but !
Chapeau ! Vous devez certainement avoir hâte d'arriver sur une de ces petites îles !

Vous allez rentrer ds le cercle des "transatlanteurs" ! :)
Encore bravo et courage pour les derniers miles matelots.

Claire a dit…

Voila plein de beaux couchers de soleil qui arrivent sur la côte Caraîbe et les dégustations nombreuses de tous les rhums...toutes les îles ont leur canne à sucre, ça laisse du choix... avec quelques acras ou du boudin créole je sens que vous allez vous régaler. Bonne arrivée et à bientôt de poursuivre le périple avec vous.
Bises