9 décembre 2008

Destination Antilles : J+4 (Transat' sans chaise longue)

Nous sommes lundi 8 décembre, il est 20 heures GMT, je vais me coucher pour que Tom puisse commencer son premier quart de 4 heures sans avoir à veiller trop tard. Bien que le soleil soit couché, l'air ambiant et encore lourd et tiède, résidu nocturne de la chaleur qui sévit en journée. Depuis notre couchette dans le triangle à l'avant du bateau, on aperçoit un bout de ciel par le hublot, si l'une des voiles d'avant jumelles faseille sous la brise. J'aime beaucoup sentir ce petit vent sur mon visage alors que je suis confortablement installée sous la couette, il me donne l'impression de bivouaquer en plein air. Je mets un peu de temps à trouver le sommeil car nous avons changé depuis peu l'ordre des quarts. A minuit, le changement de quart est rapide : Tom est crevé (c'est lui qui d'habitude dormait en premier). De toutes manières, nous faisons habituellement un point météo à 18 heures pour vérifier la direction de l'alizé, et lors du premier quart, Tom procède aux réglages de voiles nécessaires pour une grande partie de la nuit si tout va bien. Nous conservons la configuration voiles d'avant doublement tangonnées : le "vieux foc à ris" est endraillé sur l'étai largable, et malgré son aspect jauni et ses nombreuses tâches de rouille, il remplit très bien son office. Depuis hier, nous sommes passés d'un grand largue tribord amure (vent qui arrive derrière par la droite) à un bon vent arrière. Tom m'a expliqué comment il ajustait les tangons pour la journée, et pour la nuit. C'est dingue comme moi je peux être oisive
l'après-midi, siestant ou somnolant sur les banquettes pendant que la vigilance du capitaine ne faiblit jamais, et qu'il règle en permanence le bateau pour assurer sa bonne marche.

Donc, le jour, les tangons sont légèrement abaissés en choquant le hale-haut (ficelle qui les tient vers le haut), pour permettre au creux de la voile de mieux se former et donc de mieux recevoir le vent. Cela est possible uniquement parce que la visibilité diurne prévient d'un "plantage" intempestif du tangon dans l'eau sous l'effet d'une vague, qui, à coup sûr, résulterait en un arrachage sans appel. La nuit, nous relevons les tangons (qui sont d'ailleurs positionnés bien haut sur le mât à cet effet) pour s'assurer une marge d'au moins 2 mètres au dessus de l'eau. Ainsi, même si la noirceur de la nuit nous empêche d'estimer la hauteur réelle entre le niveau de la mer et le bout du tangon, nous évitons tout accrochage.

Il est donc minuit et la nuit est incroyablement claire. La lune montante qui nous accompagne donne à toute chose une lueur laiteuse, et l'on distingue parfaitement les éléments du cockpit, tout comme les nuages du ciel. De ce fait, il y a par contre peu d'étoiles visibles, et mon apprentissage des constellations progresse peu : il se borne toujours à repérer Pégase (que l'on ne voit plus) et Orion, qui se dresse soit côté bâbord (cap légèrement sud-ouest) soit au dessus de nous (cap plein ouest). Grégal file doucement sur l'eau en faisant claquer ses voiles par intermittence, faute de vent. La nuit, l'alizé tombe pour réapparaître généralement au lever du jour. Réduit dans sa propulsion, Grégal roule maladroitement sur la petite houle résiduelle (en journée, la houle est beaucoup plus formée) mais l'on s'habitue bon an mal an à ce tangage peu confortable (à moins d'être confortablement allongé et qu'on se laisse bercer, mais ça c'est bon pour la journée uniquement !). Dès que l'on a un verre en main ou un bol de soupe, il faut se transformer en cardan sur pattes pour empêcher les liquides de fuir de leur contenant. Cela nécessite de maîtriser la "danse du roulis" où, les deux pieds bien ancrés sur le plancher, on oscille le haut du corps de droite et de gauche pour compenser les mouvements de la coque, sans quoi on se fait surprendre et au mieux, si on est chanceux, on se retrouve projeté sur une banquette ou contre un meuble en reversant son café par terre ou (si on a la guigne), sur soi.

Aujourd'hui, Tom a bricolé une "chaise de quart" avec l'un des morceaux de filet de pêche qu'il nous restait (le même filet qui nous a servi à confectionner les filets à fruits et légumes du carré et les filets à livres dans le triangle). C'est en fait fort pratique lorsque l'on est installé à notre place de quart favorite : assis en haut de la descente, les pieds sur l'échelle, et le regard qui porte au loin en passant au-dessus du rouf et sous les voiles d'avant. Calé dans notre dos, le filet-chaise tient un peu du hamac et permet de s'appuyer confortablement en arrière, ce qui soulage passablement le dos et les cervicales qui étaient mis à rude épreuve dans la position assise voûtée (qui plus est quand on tient cette position pendant 4 heures d'affilée). On peut même accrocher notre harnais à la ligne de vie en faisant passer la longe par dessous, le luxe. La lune se couche vers la fin de mon premier quart (sur le coup des 3 heures 1/2), plongeant le bateau dans
l'immensité noire de l'océan Atlantique. Mais finalement, à bord, on ressent peu cette immensité (si ce n'est par l'égrenage des jours de traversée !) et la veille de quart est la même - ou presque - que pour une traversée Marseille-Calvi. Les heures sont parfois longues à tuer mais si l'on est pas trop fatigué, on a tout le loisir de lire, écrire, ou réfléchir au menu du lendemain, alors que si on a le malheur d'être sommeilleux, on n'a d'autre choix que de fixer l'horizon en rêvassant et
en attendant que le temps passe... Dure dure la vie de marin !

2 Responses:

Gene a dit…

Que c'est beau....il FAUDRA à tout prix un livre, c'est trop bien écrit
AUDE, tu es très calée, je ne comprends pas tout..mais je sens que TOM EST L'HOMME DE LA SITUATION : il est RESISTANT, vigilant, débrouillard, COMPETANT, quoi ! et ça me rassure !
Gene

c0rle0ne a dit…

ca me fait pensé que c est vrai que la situation doit vraiment être paradoxal...vous etes confiné dans un petit espace qui est au milieu de l'immensité qu'est l'océan...
Donc, je me demande si en faite, l immensité prend le dessus, ou si l'on se sent serré, ou si justement les 2 s'annile :)