13 décembre 2008

Destination Antilles : J+8 : Grains

Certains disent qu'une traversée de l'Atlantique est une partie de plaisir. D'autres disent qu'une éolienne n'a pas d'utilité quand on se fait pousser par les alizés : ces gens ont tort. Ces trois derniers jours ont été rudes, les éléments se sont réveillés avec une violence qui nous rappelle bien où nous sommes. Jeudi soir, le ciel s'est d'abord transformé, passant du bleu au gris, chargé d'inquiétantes masses nuageuses noires. J'ai senti que la soirée n'allait pas être une partie de plaisir. J'ai pris le premier quart, comme d'habitude, mais quand Aude s'est réveillée je lui ai dit que je préférais rester pour barrer, craignant que le temps se gâte. Et j'ai bien fait. Peu après la mer a commencé a "bouillonner", devenant forte avec des ronds d'écume blanche en surface. Puis c'est le vent qui a fraîchi pour s'établir en grand frais, ce qui ne signifie pas grand chose car nous subissions principalement des rafales, atteignant allègrement les 40 nœuds. Les grains ont pris place, certains avec une telle force que le moindre bout de toile risquait de tout fracasser en moins d'une seconde d'inattention. Nous étions encore sous voiles jumelles (foc + génois tangonnés) et même réduite au minimum cette configuration m'inquiétait, au vu du vent qui montait sans cesse au son du sifflement strident de l'éolienne. Je me suis concentré comme jamais à la barre. Aude m'a rejoint vers 2 heures du matin, mais je n'ai pu aller me coucher que plus tard dans la nuit, une fois le pire passé. On s'est fait surprendre une fois, mais pas deux. Hier (vendredi), rebelote. Un centre de dépression nous a rejoint, véritable zone de non droit où le vent s'arrête, puis tourne dans une direction, puis dans une autre, c'est l'anarchie totale, un guet-apens où un calme soudain, répit d'une dizaine de minutes, est aussitôt remplacé par la pluie accompagnée de rafales. Dans ces conditions, toute tentative de tenir un cap est impossible, seuls la fuite (= se faire pousser quelque soit la direction du vent) ou la cape (= position de sécurité qui permet, et mettant les voiles à contre, de s'arrêter en se laissant lentement dériver) sont envisageables. Cela dit, la fuite a pour elle de nous pousser vers les Antilles, et ça a été notre choix. Après avoir essuyé des grains toute la journée, tous les deux attachés dans le cockpit en cirés-gilets-harnais, on ne faisait pas les malins. En fin d'après-midi on a décidé d'envoyer le tourmentin pour remplacer le foc, ce qui nous donnait plus de marge de sécurité si le vent venait à forcir.

Aujourd'hui, la mer est très forte. Cette mer qu'on ne peut voir que sur l'océan, avec des creux de plus de 6 mètres, transformant instantanément notre petit bateau, pourtant si fier avant hier avec son grand spi, en bouchon sur l'eau. Par contre, les grains se sont tassés et le vent semble mollir, mais c'est encore trop tôt pour hisser à nouveau le foc, toujours à cause des rafales sournoises. Nous prenons la barre aussi souvent que possible car nous ne pouvons accepter la moindre erreur de la part du pilote (qui cela dit s'en sort magistralement, même s'il fait énormément rouler le bateau en essayant de compenser les vagues, il ne nous a pas fait de mauvaise surprise !), qui lui ne peut imiter la souplesse de la main humaine qui est irremplaçable dans ces conditions. A ce propos, Aude sait désormais barrer avec une grande finesse, amortissant comme il se doit chaque embardée, les yeux dans le dos pour s'assurer que les déferlantes s'engagent dans l'axe. Et tout ça en quelques heures seulement pour un baptême du gros temps : il faut croire que certaines conditions météo favorisent un apprentissage express ! Pour compenser la fatigue, nous avons établi des quarts toutes les deux heures, même en journée, ce qui nous permet de rester dans de bonnes conditions physiques, même si le tangage sur les énormes vagues nous réduit à opter pour des menus basiques : pâtes au beurre / patates à la vapeur, biscuits et chocolat.

Ce soir, un coin de ciel bleu nous a fait oublier notre fatigue et nous a remonté le moral qui en avait pris un coup avec ces enchaînements de grains. Nous prenons la météo tous les jours avec l'Iridium (fichiers Grib) et on dirait qu'elle va être plus favorable à partir de demain. Nous attendons avec hâte le retour des alizés cléments et du ciel bleu. Notre position actuelle (13 décembre 19h10 GMT) est : 15°38.2851 N, 040°42.2900 W : merci Fanny de nous avoir demandé de l'écrire en toutes lettres, car quand on fait afficher notre position sur google map, la position GPS est lisible mais uniquement dans le code source de la page ! Cette erreur est maintenant corrigée pour que vous ayez les infos précises. Notre cap magnétique est env. 305°, on avance à env. 5 nœuds, on est un peu poussés au nord par le vent qui tourne sud-est mais il y a de fortes chances qu'on hisse demain matin la grand voile sur 3 ris avec le tourmentin pour redescendre au sud, plus sur notre cap. Il reste 1240 milles à parcourir.

Bon, vous faites pas de bile on a la situation en main et on vous tient au courant !

NB : Félicitations Cécile pour ta convoc en Russie !!! Est-ce que c'est forcément signe d'une issue favorable ? En tout cas on l'espère de tout cœur pour toi !



4 Responses:

Gene a dit…

Fanny a eu une sage idée de vous demander d'écrire régulièrement votre position en toutes lettres.
Espérons que le temps va être plus clément
bravo pour votre haute technicité en cas de tempête,
écrivez régulièrement, même court.. courage !

a dit…

Mince! le vent vous a poussé jusqu'en mer rouge??
Tenez bien la barre, oui. Pas trop fatigués?Mâ

c0rle0ne a dit…

Courage les amis!

Perrine a dit…

Humm... je vous ai quitté qques jours sur la route des Antilles et vous retrouve maintenant prêts à accoster quelque part en Mer Rouge... Vous essayez de nous embrouiller ou quoi? LOL