6 février 2009

Nuit néphrétique frénétique

Il y a des jours où tout n'est pas si bleu sous le soleil des Caraïbes. Nous venons, par exemple, de passer une nuit abominable. La soirée avait pourtant bien commencé : Tom avait trouvé un coiffeur pour épointer les dread-locks blond platine qui commençaient à prendre forme sur sa tête, j'avais, pour ma première tentative de pêche à la palangrotte depuis le bateau, attrapé trois jolis petits poissons que Tom venait de vider et qui ne demandaient plus qu'à finir sur le barbecue au coucher du soleil, pendant que nous dégustions un ti-punch.

Sur le coup des 19 heures heure locale, Tom se plaint de douleurs sur le côté gauche au niveau des reins. Très vite, il devient tout pâle en répétant qu'il a mal au côté et qu'il ne se sent pas bien. Je lui donne deux paracétamol et voilà que la douleur, subitement, devient fulgurante. On passe au Diantalvic. Un quart d'heure plus tard, Tom vomit tous ses cachets. Il est vraiment très mal et souffre atrocement. Je fouille dans mes livres de santé et je tombe sur la description des symptômes d'une colique néphrétique (il m'avait justement fait remarqué l'après-midi même qu'il avait du sang dans ses urines). Il y est conseillé de donner du Spasfon, ce que je fais. J'ai aussi dans la pharmacie de bord de l'homéopathie (Berberis 9CH) que le Dr. Dransart, homéopathe ami de la famille de Tom, avait listé pour les coliques néphrétiques, et que j'utilise par la même occasion. Sur le coup des 20h, Tom a encore vomi et se tord de douleur sur le lit. Ne sachant plus que faire, je file en annexe voir les voisins les plus proches et leur explique notre cas. Union Island est toute petite et je désespère de trouver un médecin à cette heure. Peu après, le voisin revient avec un téléphone portable en main : c'est celui du barman de la marina dont le patron est un médecin français retraité qui vit sur une petite île en face. Le barman lui a demandé de l'appeler et en effet je reçois un coup de fil du "Doc" en question. Il me dit que ça ressemble effectivement à une colique néphrétique et nous cherchons ensemble ce que nous avons dans la pharmacie pour soulager Tom : rien ne colle en terme d'anti-douleurs (le docteur me confirme que le Diantalvic est inefficace dans ce cas) ou anti-inflammatoires (on en a qu'une sorte, à la cortisone, qui ne convient pas pour ce type d'affection). Il me dit qu'on ne peut pas faire grand chose, qu'il faut attendre que la douleur s'atténue puis passe, et il me conseille de continuer avec le Spasfon, ce que je fais en administrant au malade trois nouveaux cachets. Même les compresses chaudes (je cherche alors sur Internet tout ce qui peut soulager la douleur) ne lui font aucun effet. Enfin, le "Doc" me signale que je peux le rappeler à n'importe quelle heure de la nuit.

Une demi-heure plus tard, Tom se tord toujours et la douleur, lancinante, continue, atroce, ne cesse à aucun moment. Le Spasfon est inefficace, et l'homéopthie que Tom prend toutes les 30 minutes tarde a agir. Paniquée, j'appelle alors le CHU de Toulouse qui fait des consultations à distance pour les navigateurs plaisanciers. Le médecin sur le quel je tombe est formidable, mais elle est catégorique : on ne traite pas une colique néphrétique à coups de Spasfon. Elle me précise que sur l'échelle de la douleur humaine, la douleur de la colique néphrétique (en fait, un calcul rénal coincé dans l'urètre et que l'urètre essaie d'expulser en se contractant continuellement) est probablement la pire que l'on puisse ressentir (même pire que celle d'un accouchement particulièrement douloureux, c'est dire). Tom souffre les tourments de l'enfer et le médecin du CHU m'explique qu'il faut l'évacuer si la douleur ne passe pas. Elle me propose de rappeler le médecin français pour savoir s'il ne peut pas se déplacer pour nous aider, ce que je fais. Il est chez des amis, mais accepte de venir en bateau à moteur depuis son île voisine. Les minutes que nous passons à l'attendre sont interminables. Tom hurle dans son lit et je scrute la nuit à la recherche de feux de positions qui viendraient vers nous.

Finalement, le Doc arrive, avec sa fille, son "assistante" dans les interventions, qui soit dit en passant ressemble comme deux gouttes d'eau à Norah Jones. Il n'a rien de mieux qu'un deuxième antispasmodique puissant et du Spasfon lyoc, plus facile à assimiler. C'est un vieux routard des interventions locales d'urgence : il m'explique qu'ici il n'y a rien et que depuis 16 ans il se fait SAMU ambulant pour dépanner les gens du coin. Il est aussi très rassurant, avec un ton de voix calme et des expressions imagées remplies d'espoir : "Pour la colique néphrétique, on apprend en Fac de médecine que "Soulagé, le patient s'endort, épuisé". Autrement dit, que la douleur stoppe comme elle est venue." Mais pour Tom, l'heure du Salut traîne à venir. Toutefois, il semble que sous l'effet des nouveaux médicaments et des paroles paternelles du Doc, il se détende et que la douleur diminue un peu. Le Doc et sa fille resteront plus d'une heure pour le surveiller. Ils disent à Tom de boire le maximum d'eau entre les crises. Quand il reprennent le chemin de la mer, Tom semble aller mieux : il arrive à s'endormir.

C'est alors que le service d'évacuation d'urgence du CHU de Toulouse me rappelle sur mon portable. Ils demandent où on en est et sollicitent une conférence à trois avec le médecin de garde. Nous décidons de concert qu'il faut attendre un peu pour voir si l'état de Tom s'améliore. Ils me demandent de les rappeler dans 2-3 heures. Entre-temps, la douleur est toujours là, vicieuse et permanente, mais elle a désormais pris des proportions supportables. Tom parvient à somnoler un peu, et dès qu'il se réveille il boit de l'eau. Cela l'aide à aller aux toilettes pour vidanger. Quand je rappelle le CHU sur le coup des 3 heures du matin, je leur explique que le patient a toujours mal et ils insistent pour que nous options pour un rapatriement sur Trinidad. Or, le Doc nous a mis en garde : "Sous aucun prétexte ici ne vous faites hospitaliser ailleurs qu'en Martinique". La conversation avec le CHU se clôt car mon forfait de téléphone est épuisé. Je change ma carte Sim avec celle du téléphone de Tom car son mobile ne veut plus démarrer. Cela dit, je n'ai pas eu le temps de donner l'autre numéro de téléphone au CHU. Suivront 3 heures où Tom tente tout ce qu'il peut pour supporter les crises de douleurs ultra aigües qui surviennent, un peu plus espacées. C'est totalement insupportable de le voir souffrir de la sorte sans pouvoir rien faire, même si la douleur va décroissant et qu'il parvient à dormir. A 6 heures, je me demande si on ne fait pas une erreur en n'évacuant pas le malade : à bout de nerfs, j'appelle la mère de Tom dont le mari est médecin à la retraite. Après concertation, ils me confirment que le Doc a raison, que les douleurs sont immenses mais qu'elles passent dans 80% des cas, lorsque le caillou est éliminé, et qu'il vaut peut-être mieux éviter le stress d'une évacuation sanitaire. Tom va un peu mieux, mais il est faible. Deux heures de sommeil lui seront bénéfiques.

A 9 heures du matin, nous recevons la visite des gardes-côte locaux : ils ont été alertés par le CHU en France qui s'inquiétait de ne plus avoir de nos nouvelles. Nous négocions finalement de ne pas évacuer le malade sur l'île de Saint Vincent, dont dépend l'île de Union où nous nous trouvons, malgré l'insistance du CHU qui me rappelle sur le portable des coast guards à ce sujet : ils ne rigolent pas avec ça et nous précisent que notre décision relève de notre responsabilité, et qu'à la moindre rechute, ils nous évacuent direct. A dix heures, Tom est debout, il me dit que la douleur est devenue beaucoup plus ténue. Nous recevons à ce moment-là la visite du Doc qui est content de voir que Tom sourit à nouveau. Le pire est passé. La douleur ira s'estompant davantage, et Tom jubile car enfin il ne souffre plus. Nous allons même en ville en milieu d'après-midi, Tom a retrouvé toute sa mobilité et de l'énergie. On mangera un bout à l'ombre d'une terrasse, pour reprendre des force, en buvant une grande bouteille d'eau fraîche, et on fera le plein de bouteilles d'eau minérale.

Sur les conseils du Doc, l'objectif pour les jours à venir est que Tom se repose, recharge ses batteries, puis nous remonterons tranquillement vers la Martinique (à 120 milles de là soit une petite trentaine d'heure de navigation en 3 étapes) pour faire les examens cliniques nécessaires et savoir s'il y a calcul ou non (nous avons eu beau guetter à chaque "vidange", rien n'est venu !). Puis nous redescendrons sur les Tobago qui ne nous ont pas tout raconté et qui, une fois de plus, se dérobent dans leur écrin de corail et d'eau claire...

NB : Merci à tous ceux qui ont soutenu Tom sur place et à distance pendant cette crise !

5 Responses:

Perrine a dit…

Pas ouizzz du tout ce post!:( J'espère que le Capitaine va mieux et que l'équipage a retrouvé toutes ses forces et sa sérénité après cet épisode.
Bizz à vous deux.

Gene a dit…

Oh la la..zut alors ! Ou en êtes-vous ?????????????

On attend les news dès que vous pouvez !

Elvire a dit…

Alors là, j'imagine l'immense moment de solitude...A ta place j'aurai paniqué grave. Chouchoute bien ce pauvre Tom, pour qu'il récupère de son passage aux enfers.
Donnez nous des nouvelles vite
gros bisous
elvire

c0rle0ne a dit…

ptain...en effet c est pas toujours la croisière s'amuse. Heureusement que le captain est costaud. Bravo Aude! T'as géré! Et merci au Doc local avec sa fille!

Repose toi bien Tom! Et pas de truc épicé :)

Marie-Bé a dit…

Wouah !! C'est terrifiant cette histoire...Tom t'es vraiment costaud d'avoir pu supporter ça. J'ai déjà assisté à une crise : c'est l'enfer !!
Ton mousse a assuré aussi car c'est trop paniquant ces moments-là !!
Ouf ! Je n'ai pas lu la suite mais j'espère que vous allez bien et remonter vers la Martinique sans mauvaise surprise...
Bises à tous les 2 ! Tenez bon !