18 mai 2009

Transat retour : J+2

6h00. Le soleil vient de se lever au milieu des couleurs de l'aube. Il a arrondi le haut d'une boule rouge dans l'aura d'un ciel mauve, orange et bleu. Il n'y a pas pour moi de spectacle plus apaisant. Au loin, un énorme porte-container traine sur la ligne d'horizon, immobile, comme un gisant. Avec les premiers rayons du jour, la brise thermique s'est levée sur l'océan, tirant Grégal de sa torpeur nocturne. Après le calme salvateur de cette nuit, il a repris peu à peu son allure de croisière tranquille sur une mer sans vagues. Dire qu'hier, à la même heure, j'étais recroquevillée sur ma couchette, par une gîte à 45°, alors que l'étrave du bateau martelait sans relâche les rouleaux de la houle du nord, et que je priais pour que ça s'arrête ! Quand on n'est pas amariné, qu'on a la tête dans un étau et la nausée au bord des lèvres, remonter au vent dans des conditions sportives tient du chemin de croix. Luttant contre la force centrifuge qui vous plaque contre le flanc couché du bateau, il faut se cramponner à tout ce qui se présente et concentrer ses forces pour mettre un pied devant l'autre pour avancer à l'oblique, tel un vieillard malade. Dehors, les vagues lancent des assauts continus contre le nez du bateau qui plonge et se relève dans des gerbes d'écume qui viennent inonder tout le cockpit. Impossible de se tenir dehors : on fait la veille dedans, et on prie pour ne pas se faire arroser par une trombe quand on passe la tête par la descente, toutes les dix minutes. A ce stade, la moindre accalmie est vécue comme une libération, et celle qui est intervenue cette nuit a été pour nous une trêve inespérée, même si elle est aussi synonyme de ralentissement sur le parcours.
12h00. Le vent est poussif et Grégal avance doucement, à 4 nœuds en moyenne. La mer est toujours calme, ses longues ondulations lisses espacées de plus de 50 mètres roulent paisiblement. Il y a un soleil magnifique. Le fond de l'air commence à fraîchir, on le sent nous piquer le visage sous le vent comme par une belle matinée de printemps. On ouvre à nouveau les hublots, on prend des bains de soleil sur le pont en félicitant le dévoué pilote de nous conduire si habilement. On prend le temps de cuisiner. On apprécie enfin d'être en pleine mer sans rien pour venir nous déranger.
15h00. La brise tourne légèrement Est et on accélère jusqu'à un peu plus de 5 nœuds en moyenne. Ça devrait continuer comme ça dans les deux prochains jours. Certes, on est à nouveau loin d'abattre nos 150 milles journaliers mais au moins on récupère et on dort comme des princes. Il faut simplement que l'on évite la totale dévente. Normalement, on longe les bords de la dépression qui sévit au Sud-Est des Bermudes et on évite le cœur de pétole. On reste vigilants sur la météo : on trace au nord vers les Bermudes en attendant de voir si un créneau nous permettra de décrocher à l'Est et de trouver des vents d'Ouest qui nous poussent.

PS : hé non Fa, le Betty Boop ne nous a pas rejoints !

Position à 15h22 (UT-4): 22°00,59N - 63°25,94W
Cap Fond: 14° Magnétique
Vitesse: 5 nœuds


6 Responses:

Kim a dit…

Aude : je ne sais pas si c'est le mal de mer ou la haute mer, mais cette re-traversée te rend re-lyrique ! Un bonheur à lire :)

Perrine a dit…

Tout à fait d'accord avec toi Kim. On retrouve la plume d'Aude que la pleine mer n'arrive pas à mettre à mal!
J'imagine facilement les vagues qui vous chahutaient!
Je pense bien à vous! et vous envoie plein d'énergie positive et douce (pour adoucir les vents:))
Bises,

c0rle0ne a dit…

Allez courage!!!!

très beau texte en effet, la mer transcende l'écriture de Aude et la réalisation cinématographique du captain, j'attends avec impatience la vidéo résumant la transat, celle de l'allée était tous simplement excellente!

Léa a dit…

Quelle prose qui élève l'esprit ! Bravo Aude. Tu devrais l'intituler "la jeune femme et la mer".
Hier n'est plus qu'un mauvais souvenir, le temps aussi de s'amariner à nouveau. Et le captain, il a pas le mal de mer ? Bonne continuation et courage. Kissous. Léa

Marie-Bé a dit…

Un peu de poésie (merci Aude) après journée et nuit de folie...estomac et GREGAL soulagés ??? Oyez Oyez vous voici amarinés !! Bonne continuation.

Aude a dit…

Merci pour tous ces compliments :) Après réflexion, je me suis dit que le lyrisme soudain venait peut-être en effet secondaire cumulé du mal de mer et du manque de sommeil ? A moins qu'il ne s'agisse d'un autre phénomène inexpliqué du triangle des Bermudes ?