3 juin 2009

Transat retour Bermudes - Açores : J+6

La voilà ! La pétole a fini par nous rattraper ! Nous y avons cru pourtant, hier, en hissant les couleurs du grand spi orange. Mais au bout de quelques heures glorieuses de surf sur la minuscule brise, il a fallu se rendre à l'évidence : le spi pendait mollement autour de l'étai, en berne, et la grand voile se mettait à claquer abominablement. Il n'y avait plus un souffle de vent. Notre vieux Volvo Penta 19 CV rafistolé a donc pris la relève, stoïque et toujours vaillant malgré ses nombreuses interventions chirurgicales subies (voir l'épisode "Bequia"). Il tourne impeccablement. Tom laisse la porte des cales moteur ouverte, on ne sait jamais, pour qu'on puisse en permanence ausculter son ronron et que l'on soit en mesure d'y déceler le moindre raclement de gorge qui ne serait pas naturel. Cette ouverture béante sur la bête en marche nous permet aussi de scruter l'apparition d'huile perdue en fond de cale - notre hantise depuis que nous avons restratifié le carter à la résine epoxy et que nous avions, dans un mouvement désespéré pour serrer un boulon inaccessible lors du remontage, malencontreusement cassé une vis par laquelle nous suspectons quelques gouttes d'huile de filtrer. Mais rien. Le plus enthousiasmant, c'est que même en calant le moteur sur un régime plutôt bas, autour de 1800 tours, nous parvenons à maintenir une vitesse oscillant entre 5 et 6 nœuds en moyenne. C'est plus que nous ne pourrions espérer ! La cerise sur le gâteau, c'est la consommation de gasoil qui en découle : un peu moins de 1 litre à l'heure ! A ce rythme, la pétole peut continuer (un peu) à sévir, nous avons plusieurs jours de moteur devant nous avec nos 150 litres de réserve. Rien de bien comparable à nos amis "champions de la route directe", comme les surnomme affectueusement Tom. Ces équipages surréalistes que l'on croise dans la baie de Saint Martin ou du Marin, et dont le pont du bateau est couvert de rangées bien alignées de plusieurs dizaines de jerricans rouges ou jaunes !

Nous ne nous réjouissons pas d'avancer au moteur pour autant, loin de là. Le vacarme dont il nous gratifie empêche quelque peu de savourer la sérénité de l'instant. Mais il faut dire que les conditions de navigation par petit temps sont tellement confortables ! Quand nous pouvons profiter du retour de la brise thermique, en général en fin de journée, nous éteignons le moteur et admirons Grégal filer sur une mer à peine ridée de quelques ondulations. L'absence totale de houle le fait glisser sur les flots sans bruit. A l'intérieur, tout est si stable qu'on pourrait croire que nous sommes au mouillage dans quelque anse bien abritée. Hier la journée a été superbe, le soleil inondait l'océan pendant que notre petit bateau avançait seul, au beau milieu de cette étendue bleue. Pas un cargo en vue. L'intérêt, quand il n'y a pas de houle, c'est que le regard porte à l'infini. On décèle ainsi immédiatement l'aileron d'un dauphin qui s'approche ou le museau d'un baleine qui émerge dans un élan. Nous pensons en avoir vu une, hier, elle était loin cependant et il aurait été possible de la confondre avec le corps d'un gros poisson propulsé au-dessus des flots pendant la chasse. Nous croisons aussi très souvent d'étranges méduses. Elles se présentent sous la forme de vaisseaux translucides, aux reflets irisés violet vif et rose fluo. Contrairement aux méduses traditionnelles, qui nagent sous la surface, celles-ci avancent en flottant sur l'eau. Leur forme s'approche du chausson au pomme, qui avancerait sur la tranche, la "voile" gaufrée dressée au dessus des flots. L'extrémité de leur "ventre" s'arrondit une une curieuse protubérance gonflée. Elles sont incroyables à observer. On dirait des petits envoyés de l'espace. De part leur couleur irréelle, tout d'abord, mais aussi par leur déplacement. Bien verticales sur la mer, on dirait qu'elles remontent le vent. Avec Kim et Nico, en Martinique, nous avions pu observer un spécimen en péril sur le bord d'une plage, nous avions cru à un jouet en plastique tant les couleurs de la créature son peu naturelles. Celle-là gisait sur le flanc, ballotée par les vagues sur le bord de la plage, face au Diamant. Ses tentacules pendaient tristement en un amas mauve, informe et gluant. Mais celles que nous observons sont bien vivantes et droites, toutes aussi gonflées cependant, et avancent sans bruit au milieu de l'Atlantique. Il y en a des dizaines et des dizaines. Kim, si tu as une photo de cette fameuse méduse, peut-être pourrais-tu mettre un lien vers elle pour que nos amis du GAT puisse la découvrir ? Je crois que cet bestiole mérite d'être connue !!!

Cette nuit, la mer était d'huile. La brise thermique assoupie, il a fallu rallumer la machine. Le spectacle qui s'offrait à nous était à couper le souffle. La mer était d'huile. Pas une ridule. A tel point qu'à l'horizon, à la faveur de la brume, on ne pouvait distinguer où commençait le ciel. Le coucher de soleil a été irréel. La boule rouge vif, énorme, s'est détachée nettement sur l'horizon, dans une douce harmonie de roses tendres. Pas de Grand Embrasement, seulement un halo de nuages saumon pour nimber le cercle de feu. Plus tard dans la nuit, j'ai pu admirer un coucher de lune d'une toute aussi fulgurante beauté. De blanche luminescente, elle est devenue de bronze en descendant sur l'horizon. (Maintenant je sais pourquoi je n'avais jamais auparavant observé de couchers de lune : à terre, il y a toujours une colline derrière laquelle l'astre va se cacher, refusant de nous montrer les teintes mordorées dont il se pare en disparaissant).

Ainsi nous voilà ravis de profiter de cette accalmie reposante. Les accalmies sont toujours l'occasion de déguster de bons petits plats. Aujourd'hui, je vous livre deux de mes secrets en navigation. Le premier, c'est qu'il est toujours intéressant d'emporter dans les cales des préparations toutes faites (celles que l'on se refuse à acheter à la maison) pour gâteaux. En l'occurrence ici, pour cookies aux flocons d'avoine et à la cannelle (il y en a plein dans les supermarchés approvisionnés en produits britanniques ou américains). C'est prêt en un battement de cils : on verse la poudre de préparation dans un saladier, on ajoute un œuf, du beurre, une cuillère d'eau, on touille, on met sur une plaque recouverte de papier sulfurisé une série de petites boules bien espacées, on enfourne à thermostat assez fort, on cuit 10 minutes, et on déguste ces délicieux cookies moelleux à cœur et croustillants à l'extérieur (qui sont vraiment très bons pour le coup) à l'heure du thé avec un mug de Earl Grey bien chaud. Je soupçonne même que c'est réalisable par gros temps.

Autre petite fantaisie, une super recette de Porc au caramel Express (prêt en 10 minutes). Moi j'utilise mes bocaux stérilisés de porc cuit coupé en morceau. Le principe est aussi simple si la viande n'est pas en conserve.
- Faire cuire la viande (de côtelettes, de rôti, de filet mignon...) coupée en morceaux dans une poêle avec un fond d'huile (de sésame, si on veut faire plus chinois). La réserver.
- Dans le même temps, mettre du riz long grain à cuire dans une casserole d'eau bouillante dans laquelle on aura aussi jeté quelques champignons noirs chinois (ceux qui ressemblent à des trompettes de mort).
- Dans la poêle vide, verser : 4 cuillères à soupe rases de miel liquide, 5 cuillères à soupe de sauce soja, 2 cuillères à soupe de vinaigre (de riz, ou même balsamique), 1/2 tasse de vin de riz (= "mirin" plus parfumé, plus doux et plus sucré que le vinaigre de riz : à défaut, augmenter le vinaigre et couper à l'eau), 1 cuillère à café de gingembre frais râpé, 2 pincées de 5 épices, 1 pincée de piment de Cayenne moulu, du poivre du moulin.
- Faire bouillir le mélange sur feu fort. Quand il commence à réduire, ajouter la viande cuite. Bien enrober les morceaux jusqu'à ce que le liquide caramélise (5 minutes environ).
- Servir avec le riz.
Bien sûr, si on est à terre, quelques petits légumes et de la coriandre fraîche ciselée seraient un vrai plus !

Vous l'aurez compris, j'ai emporté sur Grégal bien des condiments de cuisine exotique (feuilles d'algues nori, riz japonais, sauce nuoc mam, sauce soja, mirin, vinaigre de riz, feuilles de riz pour nems, sauce d'huitres, gingembre frais que je renouvelle régulièrement, sans compter une multitude d'épices glanées ça et là au Maroc ou sur les îles - ras-el-hanout, muscade, cannelle, curry, colombo, badiane, piments, cumin et j'en passe). C'est un moyen infaillible pour cuisiner international et profiter des recettes locales ou d'ailleurs pour renouveler sans cesse la cuisine du bord.
.

Position à 15h00 (UT-3): 36°45,15N - 59°50,95W
Cap Fond: 081° Magnétique
Vitesse: 3.0 nœuds

8 Responses:

Gene a dit…

Bravo ma patite aude...pour ta description et ta cuisine aussi élaborée...t'es un chef !
(tu lieras ces commentaires plus tard , à terre !!
Gros bisous, j'espère que le vent va revenir,
Gène

c0rle0ne a dit…

Bravo! on voit que le morale est au beau fixe sur gregal! tant mieux et pourvu que ca continu!

Bon KIM! elles arrivent ces photos?! :D

Léa a dit…

Quelle envolée lyrique à défaut de vent !! Aude, tu vas figurer au répertoire des écrivains voyageurs.
Miam miam recettes, à tester par les culs-terreux dont je fais partie. Kissous.

Kim a dit…

TAAAH ! C'est le retour de la méduse alien !
Bon j'ai eu beau chercher dans tous les recoins du net, j'ai jamais réussi à identifier cette chose. Si ça se trouve, c'est un specimen non encore répertorié ! Si on en devient les "inventeurs", on pourrait l'appeler "Ovniae Gregalorius", non ?

Enfin bref, voilà les photos de la bête :
- Méduse gros plan
- Méduse beurk
- Méduse flotte

Aude est bien gentille en disant que ça ressemble à un jouet. J'avoue qu'en la voyant échouée sur la plage, perso j'ai surtout pensé à une sorte de préservatif géant particulièrement funny :)

Kim a dit…

EDIT : bon finalement, elle est très connue cette méduse, on ne pourra pas l'appeler Ovniae Gregalorius, dommage... En fait elle s'appelle Physalia physalis, ou encore Galère Portugaise, et est classée dans les méduses dangereuses. Apparemment, le petit flotteur qu'on voit en surface est gonflé de gaz, ce qui lui permet de dériver le long des courants, et dessous, ses tentacules peuvent mesurer jusqu'à 30m en plein Atlantique ! Et pire, les petits machins sous le flotteur sont tellement urticants qu'ils peuvent occasionner "de graves brûlures et peuvent provoquer un arrêt cardiaque en cas de contact, y compris sur les animaux échoués depuis de longues heures sur la plage". Un truc de fou...
Grégal, si vous croisez la Galère Portugaise, prenez le large !

Claire a dit…

C'est vrai que les couleurs sont chouettes mais au regard de ce que dit Kim, cela fait carrément flipper! Beaucoup plus sympa à regarder....de loin ;-))
Bises

Thierry a dit…

Hola!!!
Je confirme : la Physalis est hyper dangereuse!!!! Gare au choc anaphylactique à la deuxième piqûre (très souvent mortel...).
Les filaments sont très très longs mais invisibles, d'où sa dangerosité.
Bon vent!
Thierry

Marie-Bé a dit…

Jolie couleur pour une méduse...celles de la Méditerranée sont moins colorées on dirait bien...par contre comme pour celles d'ici..je préfère ne pas m'y frotter...Merci aux spécialistes de nous confirmer cette sensation de danger !! Les photos suffiront donc !!