4 juin 2009

Transat retour Bermudes - Açores : J+7

La chevauchée fantastique

Ce qui devait arriver arriva : un jour, alors que nous nous apprêtions à quitter un mouillage paradisiaque sur l’île de Moustique, Grenadines, le Capitaine eut un accès de rage. Une fois de plus, il sortit de ses gonds, dans des proportions si impressionnantes que je ne pus cette fois le lui laisser passer. Certes, cet accès de colère était en partie justifié : nous avions décidé de lever l’ancre de bonne heure ce matin-là, et une fois de plus, l’ancre de Grégal était restée inexorablement bloquée dans les eaux turquoises du lagon. Le Capitaine avait eu beau user de ses muscles tannés et luisants, rien ne venait. Sous la tignasse et la barbe broussailleuse, le ton commençait à monter : « Nom de Dieu de nom de Dieu ! C’est quoi ce bordel ? Y’en a plus qu’assez de ce maudit rafiot ! ». L’ancre ne bougeait pas d’un iota et pour cause : elle s’était prise dans le mouillage complet qu’un navire de plaisance peu scrupuleux avait jugé bon d’abandonner là, alors que son ancre s’était elle-même probablement coincée dans le récif corallien.

A la fin de la journée, comme tous les jours que Dieu fait, je me fis un devoir de relater les faits dans le journal de bord. A la lecture du papier, le Capitaine explosa : « Puisque c’est comme ça, matelot, que c’est avec ce torchon que tu me remercies de te promener dans des coins paradisiaques, je dis : Assez ! Je ne veux plus d’un ingrat comme toi à bord de mon bateau ! Je m’en vais d’ailleurs me trouver une gentille petite Antillaise bien potelée qui te remplacera avantageusement derrière les fourneaux ! Et fous moi le camp de là ! J’veux plus te voir obscurcir mon horizon bleu ! ». Je n’avais d’autre choix que d’obtempérer au plus vite pour ne pas aviver le courroux du Grand Chef. Je pris mon baluchon et jetai un dernier regard triste au fier Grégal qui m’avait jusque ici portée vers de si belles aventures…

Mais mon chagrin ne fut que de courte durée. De retour au port du Marin, Martinique, je passai une petite annonce et proposai mes services de cuisinière de bord aux bateaux en partance pour une transatlantique retour. Très vite, le riche équipage monégasque d’un magnifique Super Maramu de 60 pieds, tout équipé, me contactait pour me recruter. Le capitaine dudit navire, l’élégance discrète retenue derrière une moustache lissée au fer et un sourire ultrabright, me souhaita la bienvenue à bord.

Deux semaines plus tard, j’étais en train de charger l’avitaillement que j’avais préparé pour deux semaines de traversée (en effet, le capitaine m’avait expliqué, faisant étinceler ses dents sous sa moustache, « Que cette bonne petite traversée n’excéderait Grand Dieu pas les douze jours bien tassés ! ») quand j’aperçus, sur le quai, le Capitaine du Grégal. Passant devant moi, il rignassa et lâcha, en avançant les lèvres dans une moue de dédain : « Vois-tu, matelot, j’ai embauché Désirée qui a l’air d’être une cuisinière aussi dévouée que discrète. Je perds pas au change ! ». Sur ces mots de courtoisie, nous nous saluâmes sobrement. Le Super Maramu appareillait dans une semaine alors que le Grégal partait le lendemain même.

Nous étions depuis quatre jours en traversée. Je m’occupai des repas de l’équipage de sept navigateurs professionnels, ainsi que du capitaine et de son épouse, mais en contrepartie, j’étais exemptée de quarts. Cela me laissait par conséquent tout le temps de visionner des films sur l’écran plat géant en boulottant un sorbet aux litchis sorti tout droit du congélateur… Un après-midi, alors que je flânais sur le pont, j’aperçus environ deux milles devant la voile bien connue estampillée F7007 : c’était ce bon vieux Grégal !

Quand nous fûmes à portée de VHF, je saluai l’équipage du fier petit voilier. Avec ses deux voiles d’avant, Grégal avançait bien, mais sous spi de 130 m², nous l’avions vite rattrapé. Le bateau était à environ 200 mètres de nous quand je distinguai, sur la plateforme arrière, une petite forme recroquevillée, sanglée par une longe au-dessus de l’eau. Je demandai poliment : « Bonjour Désirée ! Pourriez-vous me passer le Capitaine ? ». Il y eut un court silence, comme un moment d’hésitation. « Bien sûr Mademoiselle, c’est avec plaisir, mais voyez-vous le Capitaine n’est pas dans ses meilleurs jours ! C’est comme vous voulez ! ». Je renchéris, confiante : « Ne vous inquiétez pas, Désirée, j’ai l’habitude ». Je n’avais même pas eu le temps de prononcer « Bonjour, Capitaine », qu’une volée d’injures s’éleva du haut-parleur de ma radio, à demi couverte par un jet de postillons qui fournissait un fond sonore pétaradant. « - Nom de Dieu matelot ! Tu viens me narguer jusqu’ici sur ton paquebot rutilant ! ». J’enchaînai, pour détendre l’atmosphère : « Je m’enquerrais seulement de votre santé, Capitaine ! ». La VHF pétarada mais je pus distinguer : « - Tu sais ce qu’elle te dit, ma foutue santé ?!! J’suis là sanglé depuis quatre jours au-dessus de l’eau, vidé par une colique à vous lessiver un cachalot ! Et pourquoi crois-tu que je sois là, à présenter mon cul à l’océan ? Et bien, ça fait dix jours que je suis malade comme un chien et mes chiottes sont bouchés ! Ah, tu te marres bien, de là-haut, petit morveux! ». Inspirant de grandes bouffées d’air en vue de ne pas succomber à un fou rire nerveux, j’ajoutai : « C’est étonnant Capitaine ! Désirée n’est-elle pas une cuisinière hors-pair ? ». Le volume de la réponse monta si haut que la radio émit un abominable larsen. « - Bon Dieu pour cuisiner, ça, elle cuisine ! Et des accras par-ci, Monsieur le Capitaine, et un poulet gombo par-là ! ». Il y eut un bref silence. « Mais bordel ! Pourquoi cette diable de Désirée s’obstine-t-elle à verser un pot entier de piment dans chacun de ses foutus plats ??! ». Prétextant un défaut de réception, je leur souhaitai bonne route et restai là, de longues minutes durant, à rire au beau milieu de l’océan.

Un mois plus tard, j’étais en transit à Gibraltar quand une silhouette hirsute et amaigrie vint me tapoter l’épaule. Je sursautai : « Oh, Capitaine ! Quel bon vent ? Je vois que cette traversée douloureuse s’est finalement bien terminée ! ». La mine renfrognée sous ses sourcils froncés, le Capitaine du Grégal maugréa : « - Ouais, et toi tu m’as l’air frais comme un gardon ! ». « - Pour sûr, la traversée de douze jours a été un plaisir, et j’ai reçu 2000 euros de salaire en échange de mes loyaux services ! Je suis ravie ! ». Le Capitaine eut soudain l’air pensif : « - Ouais, ben moi j’ai bien cru que j’allais y rester ! J’ai bien failli crever dans cette affaire ! A la fin, j’en pouvais tellement plus qu’à peine arrivés à Gibraltar, j’ai remercié Désirée en la suppliant de sauter dans le premier avion. Pour l’aider à se décider, je lui ai filé 2000 euros, qu’elle se paye son billet de retour vers les Antilles, plus dédommagement ! ».

Dans la lumière rasante du soir qui tombait sur les cargos gisant devant le Rocher, je fus prise d’affection pour ce Capitaine malchanceux. « - Allons bon, avec ma solde, on peut dire qu’on a remis la caisse de bord à zéro, non ? ». Le Capitaine leva les yeux vers moi. Sous ses traits tirés, je crus déceler un semblant de sourire.

--

Position à 15h06 (UT-3): 37°12,24N - 48°38,48W
Cap Fond: 096° Magnétique
Vitesse: 4.5 nœuds


7 Responses:

fanny a dit…

Tu ne nous feras pas croire que le super maramu avec congélateur et écran plat vous fait fantasmer ! Ceux-là sont forcément plantés au moteur dans la pétole !
Courage et bon vent, vous n'êtes pas encore rendus à Gibraltar...
Bises
Fanny

Gene a dit…

He oui, les services d'un bon cuisinier, ça coûte cher ! quand en plus il est matelot.....

Elvire a dit…

BON ANNIVERSAIRE SOEURETTE !!!
on pense à vous

Elvire

Gene a dit…

BON ANNIVERSAIRE MA FILLE ! Je t'ai envoye un message sur Iridium , j'espère que tu l'auras reçu ??

c0rle0ne a dit…

Superbe cette histoire! j'adore trop! J'espère qu'il y en aura d'autre. C'est vraiment trop bien écrit! Bravo Aude!

Comme quoi Captain! y'a pas que moi qui bouche les toilettes des voiliers!!! ;)

gerald a dit…

bon anniversaire Aude,mais ne phantasme pas trop,le capitaine parfait n'existe PAS
avril et gégé

Marie-Bé a dit…

Hé ! Hé ! J'adore ce roman marin !! J'vois que l'Océan vous laisse du temps pour des aventures fantasmagoriques, mais heureusement, quelques fans n'ont pas oublié l'anniversaire du matelot - cuisto - pirate - star à St Martin - soeur - fille et amie...tiens il est temps que je tente irridium pour faire une vraie bise à Aude. A plus !!