5 juin 2009

Transat retour Bermudes - Açores : J+8

Il est minuit. Tom vient doucement me réveiller. Comme souvent, il a eu la délicatesse de me laisser dormir au delà des trois heures réglementaires. Je fronce les sourcils mais je comprends bien. Réveiller quelqu'un qui dort à poings fermés, au milieu de la nuit, n'est jamais chose aisée. On se sent passer pour un bourreau sadique. Alors on traîne un peu plus... Nous jouons ainsi volontiers aux marquis galants du XVIIe siècle. "- Mais après vous, je vous en prie. - Non, après vous, Très Chère. - C'est trop d'égards, Marquis, vous m'en voyez confuse. - Point n'est question d'égards là où le cœur aveugle nous guide, Milady". Le petit jeu peut durer longtemps et voici que les quarts s'étirent réciproquement comme des chewing-gums.

Le plus difficile, quand on s'éveille, c'est le froid. Au milieu de l'océan et dans les latitudes Nord, la sensation de froid est décuplée par l'humidité de l'air. Un froid humide est très pernicieux à combattre. Il pénètre dans tout. Il y a trois jours, il a fallu sortir la deuxième couche de pulls. Aujourd'hui, la deuxième couche de pantalons. Seule la superposition fait barrière. Pourtant une fois le jour levé et le soleil sorti de derrière l'horizon, la température remonte instantanément. A midi, si le ciel est dégagé, il fait même très chaud. On se promène alors en shorts et t-shirts. L'intérieur du bateau se réchauffe progressivement, et la fournaise a vite raison de l'humidité de la nuit. Les coussins, les draps, les couvertures, les vêtements sèchent. Puis le soir vient, avec sa pellicule de rosée qui détrempe tout, à l'intérieur comme à l'extérieur. Heureusement, notre pilote barre pour nous jour et nuit et c'est déjà ça de gagné pour maintenir notre température corporelle.

Enfin, déléguer la conduite du navire a aussi ses conséquences fâcheuses. Par exemple, malgré toutes nos tentatives pour régler le pilote, il continue ses minauderies et refuse notamment de contrer rapidement un départ au lof (= le bateau remonte brusquement face au vent sous l'action d'une risée ou d'une vague) (contrairement à notre ancien modèle qui, dépourvu de gyroscope, était moins subtil dans le maniement de la barre et dans la négociation des vagues, mais avait au moins le mérite de garder son cap). Résultat, il se laisse embarquer au vent avant de redresser la barre (quand il ne se met pas au contraire à la pousser !), et l'accélération qui provoque un gonflement soudain des voiles est périlleuse. Hier a ainsi été une journée funeste : nous enregistrons le déchirement de deux spis en 12 heures ! Pourtant, pour le premier (le léger), c'était la nuit et il y avait un vent moyen autour de 10 ou 12 nœuds de vent. Pour le deuxième (le moyen orange, notre fétiche), c'était en journée et le vent atteignait à peine les 20 nœuds en rafales. C'est l'incompréhension. Nous nous demandons si cela est dû à la vieillesse des spi qui par ailleurs ont bien servi pendant ce voyage, ou au fait que nous les avions réglés trop sur le travers (entre le grand largue et le travers). Ou bien, c'est la faute à notre pilote qui se laisse embarquer.

Résultat : sans spi, dès que le vent retombe, nous devons faire appel au moteur. Nous attendons en principe le passage d'un fort vent d'Ouest qui se précise à partir du 6 jusqu'au 8. Le fichier météo grib nous montre une vague de belles flèches rouges prévoyant des vents autour de 30 nœuds hors rafale. Ça va être rock-n'-roll. La bonne nouvelle, c'est que nous sommes passés sous la barre des 900 milles ! Nous entamons aujourd'hui notre 8e jour depuis les Bermudes (le chiffre que nous affichons en en-tête des billets (J+15) correspond au cumul avec le trajet St Martin-Bermudes : ça peut être perturbant !). Même si nos moyennes journalières "tombent" en ce moment à 110 milles, nous continuons à tenir un rythme très honorable. Qui plus est, la tranquillité et la fluidité de cette traversée retour sont bien supérieures à celles de l'aller ! Pas de grains, moins d'angoisse et pour l'instant, Eole soit clément, pas de gros coup de vent. Enfin, nous en reparlerons dans 3 jours !

NB : la petite histoire postée hier a en fait été rédigée pendant la traversée aller, le 23 décembre exactement ! Nous avons attendu le retour pour la poster, car elle s'inscrivait mieux dans le contexte :)

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Position à 15h51 (UT-3): 37°29,05N - 46°10,91W
Cap Fond: 096° Magnétique
Vitesse: 4.5 nœuds

3 Responses:

Perrine a dit…

trop drole ce premier paragraphe sur les "politesses" que vous vous faites pour les quarts ;)
Allez: vive le vent, vive le vent de l'océan.... mais juste ce qu'il faut.
Merci pour ces posts si réguliers!

Gene a dit…

Zut, les spis déchirés...vous n'en avez pas d'autres? ou les réparer ?

Marie-Bé a dit…

J'crois que je ne me rendais pas compte qu'il faisait vraiment froid la nuit...ignorante que je suis...bon j'me dis que malgré ces désagréments (froid, spis déchirés...), vous tenez le cap : j'ai hâte de vous savoir proches des côtés des vieux continents européens et africains.