7 juin 2009

Transat retour Bermudes - Açores : J+10

Bonne fête aux mamans ! Voyez, même au milieu de l'Atlantique, vos enfants pensent à vous ! Bon, c'est vrai, ce n'est pas toujours rose d'avoir des enfants qui s'en vont batifoler au bout du monde sur un vieux petit voilier. Ça fait faire du souci, ah, ça !... Mais au moins, pour vous consoler, vous pouvez vous dire que vous auriez pu mettre au monde des Moitessier ou autre Florence Arthaud. Là, c'est un degré au-dessus. Enfin, dites-vous qu'au moins vos enfants sont épanouis et heureux, dans leur voyage, et que c'est là l'important, non ? En attendant, on vous embrasse et on vous souhaite un joyeux dimanche :)

De notre côté, notre dimanche risque aussi de ne pas être triste. Il est minuit 24, et le ciel est auréolé de la belle lumière d'une pleine lune nimbée de quelques nuages cotonneux. On y voit très clairement, ça donne l'impression d'avoir un soleil sur un ciel noir. Pour l'instant, la mer est belle, l'horizon tranquille, et nous avançons au moteur. Si la météo dit vrai, le vent devrait forcir progressivement dans la nuit, pour s'établir en début de matinée à un bon force 7 bft, avec 25-30 nœuds en moyenne. Nous ne pouvions quand même pas y couper. Tous ceux qui ont à leur actif une traversée de l'Atlantique retour ont vécu, à un moment donné, des passages pas ennuyeux par 45 à 60 nœuds de vent. On dirait que c'est le baptême obligé, entre deux épisodes de pétole ensoleillée.

Cet après-midi, le Capitaine a donc lancé une grande campagne de préparation du bateau. Il a rangé tout ce qui dépassait dans le cockpit : pare-battage, seaux, torchons qui sèchent sur les filières, moteur d'annexe (un pote de ponton rencontré en Guadeloupe nous avait à ce propos indiqué que le sien, de moteur d'annexe, s'était malencontreusement envolé dans un gros coup de tabac au large de la Corogne qui lui avait arraché son balcon arrière). Pendant ce temps, j'ai préparé l'intérieur : tout planquer dans les équipets, sortir les plats préparés individuels à réchauffer (ces heureuses barquettes en plastique vendues au rayon conserves et qui permettent au marin trempé d'obtenir lasagnes ou blanquette de veau industrielles en un coup de cuillère à pot) et les stocker à portée de main, sortir cirés et pantalons de cirés, ranger les piles de magazines et les bouquins qui traînent derrière les toiles anti-roulis (nos espaces de rangement privilégiés en navigation), mettre appareil photo et caméra à l'abri, préparer un petit nid douillet pour le PC de bord, calé derrière l'anti-roulis d'une couchette supérieure du carré entre plusieurs coussins (ce qui lui permet de ne pas glisser ou de s'envoler dans un coup de gîte, d'une, et de deux, d'être préservé de l'inondation au cas où une vague scélérate viendrait s'abattre sur la table à carte par la descente - ce qui a jadis coûté la vie à notre ancien PC de bord), mettre à portée le matériel de sécurité et de survie.

En fin de journée, nous étions fin prêts. Nous avions affalé le dernier spi qu'il nous reste, jaune et satisfait de nous avoir fait avancer pendant une bonne partie de la journée dans une minuscule brise. Nous avions aussi plié et ferlé la grand voile (le vent devrait s'établir plein Ouest, on l'aura donc dans le dos et on a pris le parti de ne sortir que le génois pour avancer). Il ne nous restait plus qu'à mettre en place l'étai largable et endrailler dessus le tourmentin, toute petite voile "pour la tourmente", comme son nom l'indique. Le nôtre est ravissant : c'est un petit triangle de toile forte criblé de tâches de rouille façon léopard. Lui aussi est d'origine, il porte l'inscription "1976 : 3/4 Ton-Cup". C'est bon de nous rappeler que ce cher Grégal a régaté allègrement dans ses jeunes années. Voilà, le tourmentin est à poste, prêt à servir au cas où sans que l'on ait à aller s'échiner à l'avant dans les vagues.

Puis, fiers et heureux de notre travail accompli, nous avons célébré l'évènement avec un apéro-ti punch au coucher du soleil. Bien sûr, on ne sait pas exactement à quoi s'attendre. L'inconnu reste surtout l'état de la mer. Il va probablement falloir s'attendre à de sacrés creux et quelques bonnes lames déferlantes. La bonne nouvelle, c'est que le coup de chien ne devrait durer que 36 heures en moyenne (c'est incroyable comme la mer peut passer d'un état à un autre en un clin d'œil, au milieu de l'Atlantique) et que nous sommes passés sous la barre des 600 milles !
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9h45 : On y est. C'est ce matin que le vent doit commencer à forcir. A 10h00 exactement, sur le fichier Grib, les flèches violettes qui entourent le bateau devraient être chassées par de vilaines plus grosses flèches rouges (20, 25 puis 30 nœuds de vent). C'est comme si une vague énorme de grosses flèches rouges nous poursuivait au train depuis un moment pour nous rattraper aujourd'hui exactement, à 10h00. Je suis de quart et Tom m'a conseillé, en allant se coucher, d'enrouler du génois au premier signe de durcissement des conditions.

9h55 : Je passe la tête par la descente, prête à me ruer sur le génois pour réduire la toile à la première rafale. Mais rien ne se produit. La mer reste peu agitée, avec seulement quelques moutons qui blanchissent ça et là sur les crêtes des vaguelettes. Quelques nuages passent. Pas de quoi endormir ma vigilance. Je veille au grain.

10h00 : Le bateau fait une petite embardée sur une vague (on roule pas mal en vent arrière, avec le génois seul à l'avant), et l'éolienne monte dans les tours. D'un bond, je me précipite dans le cockpit comme une furie. Fébrile, je choque d'une main l'écoute de génois pendant que de l'autre j'enroule comme une hystérique. Voilà, le triangle a diminué de 15%. Je reborde un peu ma voile et contemple le travail bien fait. Je vais vérifier sur le GPS à quelle vitesse fulgurante nous allons, maintenant que le vent a forci. 4 nœuds. Je me demande où est le problème, alors qu'il y a une heure on frôlait les 6 nœuds de moyenne. Je ressors dans le cockpit. La réponse est là, le vent n'a pas forci d'un poil. La mer est toujours belle, à peine agitée.

11h00 : J'ai sorti un bouquin. Je prends mon mal en patience, persuadée que tout n'est qu'une question de minutes... Ou d'heures ?

13h00 : Tom s'est réveillé, on a déjeuné tranquilles, au soleil, il n'y a presque plus de nuages dans le ciel. Le vent est resté constant, on taquine toujours les 6 nœuds dans une stabilité toute remarquable, merci pilote (qui pour une fois fait bien son boulot). Pour se donner du peps, on a mis Aretha Franklin à fond les bielles. Je me dis que si c'est comme ça, la traversée de la voie lactée de grosses flèches rouges, c'est pas tant mal. Mais le Capitaine plisse son œil d'expert et me dit : "Ne vendons pas la peau de l'ours..." ou un truc semblable qui voulait dire : "Attendons de voir, jeune Padawa". C'est majestueux, quand même, la sagesse d'un Capitaine.

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Position à 14h56 (UT-2): 38°00,27N - 41°14,34W
Cap Fond: 98° Magnétique
Vitesse: 5.5 nœuds


PS du Capitaine (qui a bon dos, hein):
14h56 : Ça commence à siffler.

4 Responses:

Perrine a dit…

aaahhh aude, on peut dire que tu sais faire monter le suspens! ;) même si le vent n'est pas au rendez-vous à la force que vous le souhaiteriez.... moi j'avoue que ça me rassure de vous voir revenir tranquillement.... on a le temps de suivre la flèche rouge, qui avance je vous l'assure!
à tout' sur l'iridium

c0rle0ne a dit…

Allez! Allez!!!!!

Léa a dit…

Moi aussi, le tourmentin me tourmente et je préfère vous voir rentrer dans de bonnes conditions atmosphériques, ni trop vite, ni trop lentement corniguedouille !! Kissous. Léa
Quelle belle pensée pour la fête des Mères en plein milieu de l'Atlantique !! Effet émotion garanti !!

Marie-Bé a dit…

C'est vrai ça rend dingue ce vent absent...pourtant vous avancé alors ...tenez bon !!