9 juin 2009

Transat retour Bermudes - Açores : J+12

Victoire ! Nous avons fini par nous sortir de ce traquenard infernal. La journée d'hier n'a pas été triste. Nous avons bien cru que la mer démontée allait nous happer dans ses montagnes d'eau. Pour couronner le tout, comme si le vent à 45 nœuds ne suffisait pas, une pluie battante s'est abattue sur notre frêle esquif. A un moment, nous sommes même passés à moins d'un mètre d'un bébé cachalot... accompagné de sa mère, énorme, qui devait dépasser les 10 mètres de long. Soudain, le petit a sorti sa tête carrée de l'eau et nous avons constaté, horrifié, qu'une masse brune colossale se trouvait juste à côté. Drôle d'impression que cette tâche brun sombre de monstre marin au beau milieu d'une colline d'eau que Grégal escaladait tant bien que mal. On a bien cru qu'on se prenait la bête. Mais non. Coup de pot ! Dommage que les vidéos n'arrivent pas à retranscrire la réalité de la mer (hé non, on n'a pas pu filmer les baleines).

Aujourd'hui, le vent a faibli, mais la houle résiduelle rend la navigation chaotique. Heureusement, le soleil a fait son grand retour. Nous sommes crevés, et la journée se passe entre siestes de récupération et quarts de veille. La météo devrait se montrer clémente pour les prochains jours, ce qui nous permettra normalement d'atteindre les Açores sans encombre.

Cette situation difficile m'a rappelé une histoire drôle que Simon, le parrain de Tom, nous avait raconté alors que nous nous apprêtions à quitter le port de Sète. Cette histoire m'a tellement plu que je vous la livre ici, remaniée à ma sauce pour le décor, mais la chute y est toujours, et elle est délicieuse. Jugez plutôt.

L'amiral Smith était un homme de cœur et d'esprit qui s'était illustré par une loyauté sans failles au cours de ses nombreuses années de service auprès de la Royal Navy de Sa Très Gracieuse Majesté la reine Victoria (qui, ce n'était un secret pour personne, n'avait rien de gracieux, ceci en raison d'une hérédité malheureuse qui l'avait rendue irrémédiablement prognathe). Les réussites incontestables des campagnes qui jalonnaient sa longue et vénérable carrière avaient taillé au personnage plus qu'une réputation : l'amiral Smith faisait figure, au yeux de beaucoup, de véritable légende.

Plus particulièrement, son second, le capitaine Lloyd, avait toujours secrètement envié la saine assurance, l'inspiration divine et la détermination de l'amiral dans la direction des opérations qui menaient toujours ses vaisseaux à la victoire, même au cœur des plus terribles conflits. Un détail mystérieux intriguait cependant Lloyd. Il était persuadé que l'amiral détenait un secret, et que ce secret était à la source de son talent inouï de militaire et de marin. En effet, dans chaque bataille ou au milieu de chaque tempête que le galion de Smith avait traversées - et elles étaient nombreuses - l'amiral disparaissait soudain dans ses appartements. Lorsqu'il en ressortait quelques instants plus tard, son visage était comme illuminé d'une foi nouvelle, et les ordres qu'il donnait alors, si merveilleux de précision et époustouflants de prouesses tactiques, finissaient toujours par se solder par une victoire magistrale et sans appel. Jamais l'amiral Smith n'avait eu à déplorer la moindre perte parmi ses hommes d'équipage. Jusqu'aux alcôves dorées de la cour Royale, on murmurait qu'il y avait là un prodige.

Mais l'amiral Smith, tout aussi invincible qu'il était, finit par se faire vieux. Son corps fut un jour inhumé, comme il se devait, avec les honneurs suprêmes de la Marine Royale. Le commandement du galion de Smith revint ce jour-là au capitaine Lloyd. Il eu également la surprise et l'immense privilège de recevoir en legs la minuscule clé d'or que l'amiral Smith portait toujours à son cou (c'était là la volonté de Smith, inscrite dans son testament). Cette clé était la clé de la réussite, Lloyd le pressentait. Il attendit la prochaine campagne comme le Saint Sacrement. Lorsqu'il fut envoyé à Saint Hélène, défendre les bases arrières contre une nouvelle attaque de la marine française, il ne put réprimer son impatience. Au paroxysme des évènements, alors qu'aucune des deux armées n'avait encore pu prendre l'avantage, Lloyd se précipita dans les appartements de feu l'amiral, serrant dans sa main la précieuse petite clé d'or.

Il ne tarda pas à découvrir, à l'abri d'un tiroir du lourd bureau de chêne sculpté, un petit coffre de mahogany dont la serrure semblait parfaitement correspondre à la clé dont il avait hérité. Les mains tremblantes, Lloyd fit jouer le fermoir doré. Il allait enfin s'emparer du secret de l'amiral Smith et devenir, à son tour, une légende vivante. A l'intérieur du coffre, un minuscule petit morceau de parchemin usé était scrupuleusement roulé. Lloyd le déplia fébrilement, ému de découvrir la formule magique ou l'incantation qui allait procéder à sa transmutation et le conduire à la victoire. A la lecture du parchemin, ses yeux s'écarquillèrent et un rictus atroce déforma son visage. Il se sentit défaillir et dû se rattraper à la chaise pour ne pas tomber. Dans ce geste, il lâcha le petit papier qui roula sur le parquet ambré. Quatre mots y étaient tracés à l'encre noire :


Bâbord = gauche
Tribord = droite

--
Position à 16h01 (UT-2): 38°38,6489 N - 35°39,9142 W
Cap Fond: 148° Magnétique
Vitesse: 4.2 nœuds


7 Responses:

a dit…

Bravo Aude, tu l'as drôlement bien ornée mon histoire...quelle créativité...
Heureux que vous soyez sortis du "triangle des Bermudes", il est vrai que voius ne fonctionnez pas avec des pitots!
A très bientôt donc.
Simon

fanny a dit…

Tant pis pour les vidéos de cachalots ! On est bien contents que vous arriviez bientôt et entiers ! Courage !
Bises
Fanny

Léa a dit…

Fanny a raison. On n'en menait pas large, nous les terriens, pendant que vous luttiez contre les éléments. On préfère le grand génois au tourmentin. Bravo pour votre performance. Kissous. Léa

gerald a dit…

45 nds au milieu de l'atlantique il y a de quoi se faire peur,et en plus les baleines qui en rajoutent,chapeau vous gérez bien toutes les situations,mais on aimerait bien vous voir enfin aux açores,on se sent un peu impuissant par ici.
bisous

c0rle0ne a dit…

Oui vivement les açores!!!

super l'histoire. J'en suis sure que Tom doit avoir le meme parchemin :)

biz

Jean-Claude GRANIER a dit…

vingt Diou !! tout compte fait c'est plus calme ici. La pression est haute, les vents pas toujours favorables, le cap approximatif, on se fait quelque fois secouer, mais le Lez est plutôt calme et on le traverse plusieurs fois par jour sans tanguer. En guise de baleine c'est quelque fois un gros rat qui fait de l'Oeil. courage.

Marie-Bé a dit…

Comment dire ?? L'angoisse de lire que le vent est énorme, que le cachalot est énorme et tout à coup réviser notre gauche et notre droite : vous êtes trop forts. Merci.