2 juillet 2009

Transat retour Açores - Gibraltar : J+4

Quand on parle des grands navigateurs, on s'en réfère toujours aux mêmes noms, connus de tous pour leurs exploits largement diffusés. Il y a ceux qui traversent les océans plus vite que les vents, ceux qui ont gagné les plus grandes courses, ceux qui ont affronté les plus violentes tempêtes, ou encore ceux qui ont écrit des bouquins vendus par dizaines de milliers d'exemplaires.

Je vais vous parler d'un autre grand navigateur. Rien de bien original à son palmarès, il n'est connu de personne ou presque.

Markus est Allemand, il a la 30aine, il navigue en solitaire et il ne paye pas de mine quand on le croise. On a fait le même tour, quasiment au même moment et pourtant c'est seulement sur la fin du voyage, à Horta, qu'on s'est rencontré. J'avais eu l'occasion de repérer son petit bateau une après-midi à St Martin mais quelques heures plus tard il avait levé sa pioche en direction des Açores, trop tard pour aller lui dire salut.
Markus il doit mesurer 1.90m. Son Folkboat, lui, ne mesure que 7.90m mais ça ne l'a pas empêché de traverser l'Atlantique Nord deux fois, comme les autres, au sud et au nord.

En montant à bord de son voilier nommé Toarker, la première chose qui surprend c'est le franc-bord qui n'atteint pas les 60cm. Pour vous dire, on passe du catway au pont en levant à peine la jambe, juste de quoi éviter la filière. J'imagine bien ce que ça doit donner dans la grosse houle. Et puis en levant la tête, il y a son mât qui fait le diamètre de mon tangon. On se demande comment le tout peut rester solidaire quand les éléments s'énervent, pourtant ça tient.
Toarker à l'intérieur c'est l'équivalent d'un bateau habitable de 6m d'aujourd'hui, minuscule. Mais tout y est entassé du mieux possible, c'est à dire comme on peut. Le confort, il s'en fout un peu je pense. Le réchaud n'est même pas sur cardan, sa petite couchette n'a pas d'anti-roulis et pour que l'eau entre à l'intérieur du bateau, pas besoin d'attendre le gros temps. La sécurité c'est pas son fort, mais il y pense quand même. Sa survie c'est son annexe et il la garde gonflée sur le roof, avec 2 ou 3 trucs dedans, au cas où. Inconscient, Markus ? Non, moi je trouve qu'au contraire il a la tête bien amarrée aux épaules le gaillard.

Markus il parle peu, il est toujours calme, posé, avec le sourire sincère. Il ne donne pas de leçon de vie ni de leçon de navigation. Il n'étale pas sa science. Quand on se retrouve tous autour d'une bière fraîche et qu'on partage nos aventures, lui il raconte avec humour les manoeuvres qu'il a loupées comme un débutant.

Markus il a mis 31 jours pour rejoindre les Açores et quand on voit sa route, on se dit qu'il en a fait des beaux zigzags. La plupart des autres, ils mettent presque deux fois moins de temps, mais il s'en fout Markus. Et entre nous, il a bien raison de s'en foutre.

Markus c'est un vrai et pourtant rien ne le destinait à faire ce qu'il a réalisé, avec si peu de moyen et si peu d'expérience en navigation au départ. Que les sceptiques aux projets un peu fous ou qui du moins sortent de l'ordinaire, du conventionnel, en prennent pour leur grade.

Markus il s'était dit que le voyage ce serait aussi l'occasion de rencontrer une copine et nous on le charrie en lui disant que Toarker serait sans doute trop jalouse pour accueillir une personne de plus à bord.

En escale, des rencontres on en fait beaucoup. Des rencontres qui marquent, beaucoup moins, et pour moi Markus fait partie des rencontres que j'aurais regretté de manquer. Des gars comme lui je crois qu'on en fait plus beaucoup. Pourtant on aimerait en croiser plus souvent.

Alors si un jour vous rencontrez un grand bonhomme tout mince avec une barbe de 3 jours qui fait route sur un petit bateau jaune, arrêtez-vous lui dire salut, ça en vaut la peine.

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Aujourd'hui, le spi a reprit du service après rafistolage au scotch des points sensibles. On crée du vent dans la quasi pétole en prenant une allure travers. On arrive quand même à avancer à 4 nœuds, en tenant presque le bon cap. Cette nuit on a bombé au près, toute toile dehors dans la petite brise, du coup, notre moyenne journalière n'est pas si mauvaise. Pour l'instant c'est une traversé de rêve pour nous qui ne sommes pas pressés.

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Le mot de la cuisinière de bord : Aujourd'hui, j'ai fait une tarte espagnole à la tomate et aux poivrons, une "coca". Markus, qui n'a pas de four, n'aurait pas pu s'en préparer une. Mais, vous l'aurez compris, "il s'en fout un peu". On pense :)

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Position à 17h25 (UT) : 36°38,25 N - 014°37,16 W
Cap Fond: 104° Magnétique
Vitesse: 4.4 nœuds
Distance parcourue dans les dernières 24h : 127 nm



7 Responses:

Cec a dit…

super le portrait de Markus.
bises xxx
Cecile

Léa a dit…

Ca, c'est l'avantage et la richesse du bateau (à voile): rencontrer des êtres différents ou hors du commun que l'on n'aurait jamais croisés en restant dans son cadre habituel, cad peu ou prou dans le même contexte social.
So long Markus, tu as des copains en France si tu veux poser sac à terre.

Perrine a dit…

Ca a l'air d'être un sacré personnage ce Markus!
Bon.... sinon, c'est pas si mal la pétole-attitude, ça fait durer le blog un peu plus!..... (message d'une GAT-fan très égoïste:)))
bisous,

c0rle0ne a dit…

Chapeau bas Markus! ça doit pas être tous les jours facile sur son pti voilier!
Superbe portrait, ça donne envie de le rencontrer! des personnes avec autant d'humilité y'en a plus beaucoup de nos jour.

Biz les marins!

gregalfan a dit…

Très attachant ce Markus mais il est peut être très seul, souvent triste, il navigue dans la vie comme sur son bateau; il a réduit le monde a son petit univers.
Moi je préfère suivre les périgrinations aventureuses d'un couple qui a choisi de faire un beau voyage au lieu de se dorer la pilule a Palavas les flots bleus et qui de surcroit en fait profiter les pauvres terriens. Car il a du en falloir du courage a Aude pour suivre aveuglément un captain ébouriffé et un peu fou. Il en a fallu du courage a Tom pour se lancer dans un tel voyage sur un vieux raffiot (certe émérite)avec une nase totale (sauf en cuisine)en sachant qu'il risquait de se prendre des quarts de 24 h.
Le Graal de Markus n'est que personnel, peut être règle t il un vieux compte avec lui même et dans ce cas le jeu en vaut il la chandelle. Un voyage c'est aller d'un point A a un point B defini au préalable. Si le point B n'est pas défini c'est une errance et a moins de découvrir un monde intérieur ou inconnu on ne démontre rien, on ne se prouve rien. Quels sont les phantasmes de ces Don Quichotte des mers?

Un beau voyage est un voyage qui fini bien

Quelle chaleur faut que je plonge dans la piscine
gregalfan

Elvire a dit…

Moi à mon avis, Markus il a pas de four, parcequ'il a jamais gouté la cuisine de Aude... Il peut pas imaginer ce qu'on peut manger en mer sur Gregal ... lol

Nico a dit…

Bravo Gregalfan !

Mais bon, il a l'air attachant ce markus :)

Bises